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Le tour du monde de Sarah – Les premières expériences

Nous continuons de suivre Sarah Burri, jeune parfumeur parisienne, dans son tour du monde. Elle nous fait découvrir des images, des personnes, des odeurs à travers ses récits. 

Les mots de Sarah : de l’odeur du maté uruguayen, à la négoce de l’essence de rosa musceta argentine

Le maté, véritable tradition

Les uruguayens passion maté. Je n’avais jamais rien vu d’équivalent. Toutes générations, toutes classes sociales confondues, à tout moment du jour et de la nuit, le consomment. Une famille de sortie avec leurs enfants, un groupe de copains à mobylette, des amoureux passionnés, des mamies sur leur chaise, des jeunes qui fument nonchalamment, un papi et sa petite fille, tous sont là sur les Ramblas de leur fleuve le Rio Negro avec leur petit bol spécial, leur paille de métal et leur thermos d’eau chaude, à siroter et partager leur maté. Assis tranquillement sur un banc, dans la rue en marchant, au centre commercial en faisant du shopping, dans la gare en attendant le bus, dans le bus aussi. En voiture, au supermarché, en travaillant, tout le temps. Cela me fascine, mon nouveau jeu est de trouver un groupe qui n’en a pas, un seul sur plus d’une heure de balade, que je dévisage comme des étrangersJ’ai beau chercher je ne trouve pas d’équivalent chez nous en France, la cigarette peut-être, et encore.

J’ai hâte de le goûter, j’en ai eu quelques effluves dans les rues, l’ai senti à travers les paquets qui prennent une allée entière dans les supermarchés. Je le connais bien en absolue, l’ai utilisé récemment pour un projet -qui n’a pas abouti- me suis battue avec lorsque je pesais moi-même les parfums*, l’ai contrôlé cent fois pour être sûre qu’il était bien nettoyé de ma spatule, mais j’attends de le découvrir tel quel dans ce petit pot de bois sculpté que je vois à vendre dans plusieurs boutiques, même dans une de bijoux. La hâte me gagne mais hors que question de le commander en terrasse -d’abord je me rends compte qu’il n’y en a pas à vendre, et puis le maté ne se boit pas seul mais se partage, m’a expliqué une française croisée en route, je le constate à toute heure. Mon expérience du maté sera entière ou ne sera pas, j’espère croiser quelqu’un qui m’en préparera un dans les règles de l’art alors que je chemine dans les rues de Paysandu en Uruguay.

Première gorgée de maté

Ce sera finalement dans la ville de Puerto de Iguazu en Argentine, après avoir remonté toute la frontière ouest de l’Uruguay, que je rencontre Fabien qui me fait déguster mon premier maté ! Il rit aux éclats en acquiesçant lorsque je lui dis dans mon espagnol bricolé que pour moi ça sent « l’herbe pour cheval », entendre le foin. Comme on s’attarde peu à décrire les odeurs que l’on connaît depuis toujours ! Je me souviens d’une de mes premières expériences, celle d’analyser toute une gamme de cafés de pays différents, cela avait été si difficile et avait demandé tant d’effort pour outrepasser l’odeur même « du café » connue depuis l’enfance pour aller y trouver des notes vertes de galbanum, poudrées et âcres de beurre d’iris, et bien sûr tout un éventail de notes toastées, chocolatées et boisées.

Première gorgée de maté. Yurk ! Quelle amertume ! Je suis surprise, je dois presque manquer de politesse devant mes hôtes et je me surprends à arborer une fraction de seconde le fameux reflexe de rejet gusto-facial du nourrisson… 

« le premier thé est dur comme la vie, le deuxième est dur comme l’amour, le troisième est doux comme la mort »

Cela nous fait rire, cette douce-amère acidité s’atténue à mesure que nous buvons et rajoutons de l’eau, pour laisser s’exprimer toutes les notes vertes, de poussières de foin, boisées et surtout cuirées du breuvage. Les notes olfactives et la couleur de la poudre de maté me rappellent aussi celle du henné maghrébin, et le rituel du maté qui s’adoucit, celui de mon premier thé marocain préparé par un touareg nommé Razi, dans le Sahara marocain. De ces connexions naturellement me reviennent ces mots nomades que je m’efforce de traduire ici en espagnol : le premier thé est dur comme la vie, le deuxième est dur comme l’amour, le troisième est doux comme la mort. Cette poésie islamique laisse mes sud-américains un peu perplexes, comme j’aime mettre les cultures en résonnance, comme nous sommes tous un.

De partout, toujours les même mots d’amour, Caro te amo sur une des douze colonnes de la cathédrale aux allures de temple romain du pape François à Buenos Aires, les mêmes messages sur les murs des villes et les bois des ponts que je traverse, autant de tonnes des clés de cadenas récupérées dans la Seine, que sans doute de pièces jetées jusque dans les chutes d’Iguazu et sa gorge du diable. Toujours cette même petite lueur déclenchée au fond des yeux lorsque j’explique que je travaille dans les parfums, le même wahou, la même intrigue, les mêmes questions naïves. Le parfum comme promesse mondiale de messager d’amour, je vois toute la puissance de cette magie imaginée, concentrée dans cette petite lueur au fond des yeux qui me rappelle pourquoi j’ai choisi ce métier.

La rose musquée

Fabien, qui a de la suite dans les idées, me présente alors son ami Marco qui a vécu un peu partout en Amérique latine et qui « connaît beaucoup de monde ». Il travaille en ce moment dans une empanaderia, une « boulangerie » spécialisée dans les empanadas, spécialités latines, la meilleure de la ville qui plus est, paraît-il. C’est donc autour d’empanadas missioneras, (œuf et viande) salténas (œuf viande et piment) et humitas (au maïs et au fromage) que Marco m’apprend l’existence de cultures de la Rosa musceta, rose musquée, en Patagonie. On fait des confitures avec ses petits fruits, si je comprends bien, et il connaît un producteur qui fait 100 KG d’essence par an et cherche un acheteur.

Forte de mon expérience je lui explique que oui pourquoi pas mais il faut une constance dans la production, les papiers pour l’exportation, les certificats d’analy… Ecoute, me coupe-t-il, ce ne sont pas des hommes avec une intelligence de l’écriture ou du commerce, ou de l’exportation… ce sont des hommes de la terre, tu comprends ? Ils sont excellents dans ce qu’ils font, leur produit est le meilleur car tout ce qu’ils connaissent, tout ce qu’il savent c’est la terre, c’est leur terre, et c’est ça leur richesse ! Je ressens sa conviction, sa présence et l’amour qu’il voue pour ces gens, pour cette terre, et son pays. 

« Je ne l’ai même pas encore sentie qu’il y a déjà deux intermédiaires économiques sur l’essence de rose. »

Ni une ni deux, un coup de Whatsapp à Stéphane Piquart notre unique sourceur national, qui me demande de lui donner plusieurs précisions sur la fameuse plante. Mon interlocuteur ne sait pas me répondre, je comprends que le temps que la demande voyage, il y aura bien trois mois avant d’avoir une première vague d’informations, si tant est qu’elle soit juste, et complète, ce dont je doute déjà. Je passerai donc le contact à Stéphane, dont c’est le métier de cerner si la source est sérieuse et fiable. Et c’est là où le bât blesse, comme faire le lien sain entre la terre et le tertiaire. Je ne l’ai même pas encore sentie qu’il y a déjà deux intermédiaires économiques sur l’essence de roseCar Fabien, qui a bel et bien de la suite dans les idées, compte bien être commissionné sur les transactions et craint de me donner le contact direct de Marco, ce qui dilue encore l’information car ils ne sont pas du métier. Je le comprends, les temps sont durs en Argentine, le peso danse la cumbia sur les marchés boursiers et un seul travail ne suffit pas.

Je prends conscience de l’ampleur du travail, mesure le gigantesque écart, qui sépare l’essence de rose musceta de nos paillasses parisiennes. Toutes celles qui y siègent déjà, essences et absolues ont dues passer par là, ce parcours incommensurable du combattant. J’ai tendance à l’oublier, et c’est pourquoi je suis là. Les yeux dans le vague, je soupire et reprends une bouchée de humitas. Le maté de fin de repas me réveille les p(a/u)pilles et me redonne confiance pour la rose, il faut juste donner du temps au temps, de toute façon elle ne poussera pas plus vite. Allez, anda !

* l’absolue de maté est également appelé « le cauchemar des assistants parfumeurs » visqueux ou en pâté solide, ne doit pas être chauffé sous peine d’être abîmé, et est extrêmement difficile à solubiliser.