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Le tour du monde de Sarah – Au cœur de l’Amazonie péruvienne avec Parfumeurs sans frontières

Je débarque à Pucallpa, petite ville aux portes de l’Amazonie péruvienne, et rencontre mes hôtes Shipibos. Les Shipibos sont une communauté d’Amérindiens qui ont su conserver leur identité, leur langue, et au travers des chamanes, la connaissance des plantes de la forêt.

Je grimpe dans le Motokar, une moto-cross à trois roues, avec Ale, Ali son mari, et leur petit garçon de deux ans. Ils m’apprennent qu’il pleut à verse depuis la veille, ce qui a transformé les 60 km de piste de terre rouge qui nous séparent de leur habitation, en véritable bourbier. Sur le trajet, on me tend un petit fruit local à écailles pourpres et chair jaune, que je mets bien 20 minutes à éplucher. Il se mange avec du sel, et a le goût de cœur d’artichaut. Je pense que c’est sciemment qu’on m’en tend un deuxième, focalisant ainsi mon attention sur l’écorce rebelle du fruit, plutôt que sur la route criblée de nids-de-poule inondés. À mi-chemin, nous voilà embourbés au pied d’une colline, Ali demande de l’aide à deux gamins au bord du chemin, mais malgré les gouttes qui perlent sur leur front, nous sommes bloqués. Je propose timidement mon aide pour aider à pousser un peu… Devant l’acquiescement gêné de l’assemblée, je déchausse ma basket toute propre, retrousse mon pantalon, et laisse échapper un petit cri en constatant que je m’enfonce dans la boue tiède jusqu’à mi-mollet. Même avec nos efforts conjugués, le Motokar ne bouge pas d’un iota. Je jette un regard dépité à mes deux compagnons d’infortune avant de quitter ma deuxième chaussure : quand faut y aller, faut y aller ! Après de longues minutes à pousser de toutes nos forces nous finissons par gravir cette maudite pente. Dans l’ultime accélération du véhicule, je perds évidemment l’équilibre, et m‘aplatis dans la boue tendre, avec le bruit sourd de l’éponge gorgée d’eau qui tombe au fond d’un évier, sous le regard médusé de dix Shipidos qui me dépassent en voiture… Bon, si j’ai perdu ma dignité, au moins aurai-je peut-être gagné leur confiance. Je tape victorieusement dans les mains boueuses et de mes deux petits guerriers, et nous partons dans un fou rire général.

Une fois installée et débarbouillée, nous nous réunissons avec tous les acteurs de l’entreprise familiale pour nous présenter. Ils m’expliquent leur projet, mené de front, avec Jérémie Deravin Rubinstein, un entrepreneur engagé, qui les a aidé à s’équiper et se former, grâce à son ONG Cœur de Forêt, afin de débuter leur grand projet : celui de vivre de leur exploitation de plantes aromatiques ancestrales et replanter leur forêt. Forts de leurs douze années d’expérience, ils ont finement mûri leur projet et leur méthode : recenser botaniquement les plantes aromatiques et médicinales de leur communauté, étudier leur potentiel d’extraction, industrialiser leur capacité de production pour les huiles essentielles déjà étudiées, et agrandir leur pépinière pour reboiser leurs terres.

Ils sont déjà équipés de deux salles de production avec un alambic fonctionnel et d’un laboratoire, qui ont néanmoins besoin de maintenance après des années de bons et loyaux services. Le dernier des trois broyeurs s’est enrayé deux jours auparavant, entravant le planning de production. Car le Piri-Piri est une racine extrêmement dure, qu’il faut faire sécher avant de la broyer, pour la réduire en poudre et permettre son extractionAjoutée à de l’eau chaude, cette poudre servait traditionnellement à préparer un bain dans lequel les jeunes gens en âge de se marier s’immergeaient. Ce rituel leur conférait une sublime odeur boisée, ambrée, épicée et cuirée, irrésistiblement envoûtante, d’où son joli nom de Piri-Piri Amour. 

Malheureusement pour moi, je n’assisterai pas au processus complet de la distillation de la poussière de Piri-Piri. Lot de consolation inattendu, les effluves des drèches (résidus de la matière première distillée), pourtant froides, emplissent de leur odeur chaude et safranée toute la salle de production ouverte sur la jungle, lorsque Pedro, le patriarche, vide la cuve de la dernière extraction.

Pleins d’enthousiasme, les Shipibos décident de distiller une autre plante pour moi, les feuilles de Sacha Limon, une plante fantastique qui rappelle le citron vert légèrement poivré, la douceur de l’orange et l’âpreté du pamplemousse, d’une fraîcheur incroyable. Puis celles de Limon Cedra le jour suivant, encore plus déroutantes, avec leur signature d’oranger et de mandarine, une amertume verte et fleurie. « Comme ça, on pourra faire un parfum le dernier jour ! » me disent-ils le sourire en coin. Je les prends au mot…

6h00. Il faut faire le feu, le construire en pyramide pour que les flammes chauffent bien le culot de ce grand alambic. L’odeur de feu de bois se mêle lentement, puis chasse celle du Piri-Piri, incroyablement rémanente. Le foyer prend sous surveillance, il faudra deux heures avant que l’eau de distillation ne bouille. Ou moins, puisque l’alambic et les couches de béton de son four sont encore tièdes de la distillation de l’avant-veille. On écoute, on touche, on sent la chaleur, le crépitement de l’eau à travers l’épaisse couche d’inox. On dirait de l’alchimie.

7h00. Nous entamons la récolte des feuilles de Lemon Cedra, pour le lendemain. Quand j’évoque l’existence de l’huile essentielle de petitgrain, la cueillette des rameaux avec leurs bourgeons et le merveilleux parfum qui s’en dégage, l’œil malicieux de Pedro s’allume, il rit. Ah oui ? Allons essayer ! Il aime apprendre, explorer, et découvrir, c’est comme cela qu’il a testé et distillé avec Jérémie Deravin Rubinstein et Michel Roudnitska lors de son séjour, vingt plantes aromatiquesSuite aux analyses physicochimiques menées par la société Art et Parfum à Speracèdes, sur les hauteurs de Grasse, cinq sont ressorties comme étant conformes aux normes de sécurité européennes pour la cosmétique. Ces essences sont au catalogue des sociétés Bossem Jerusalem et Behave, qui recherchent constamment de nouvelles matières premières dans le respect de l’environnement et des producteurs. Et il y en a encore bien plus à tester… des centaines m’assurent-ils !

Nous attendons, nous nous relayons pour surveiller le précieux alambic, bercés par le clapotis régulier de l’eau florale qui s’écoule et embaume la pièce. Après quatre heures de distillation, le flux se tarit et le feu s’éteint. Lentement, l’eau florale se sépare de l’huile essentielle dans l’ampoule à décanter. Nous mesurons le fruit de notre labeur. 40 millilitres, annonce Ali dans un soupir, les yeux rivés sur son éprouvette graduée. Oui, une journée et demie pour 40 millilitres, soit un rendement de 0,1%, ce qui est normal pour de l’hydro-distillation. Ils ont hâte d’acquérir deux autres alambics pour pouvoir travailler en continu, et non plus au goutte-à-goutte. 

Comme promis, nous clôturons ces quatre jours ensemble par une matinée à faire revivre le laboratoire de parfumeur. On rit dans le laboratoire, ils sont heureux de comprendre mon métier, et moi de contribuer à leur redonner espoir, leur montrer la finalité de leurs produits. Il y a les matières, il y a les infrastructures, il y a le savoir-faire, et les parfumeurs parisiens se sont arraché la beauté du Piri-Piri. Aujourd’hui, les Shipidos ont besoin d’une dernière aide, qu’on leur remette le pied à l’étrier, sur une monture ragaillardie. 

De cette immersion, je repars le cœur empli de leur lumière, et avec un nom Shipibo : IninYabi, parfum éternel. Il m’a été donné lors d’une cérémonie solennelle, au cours de laquelle je suis devenue l’heureuse marraine du petit garçon de mes hôtes. Nous avons été baptisés avec des fleurs jaune soleil baignées dans l’eau claire. Mon filleul s’appellera Inin Bea, celui qui attire le parfum.

Aujourd’hui, je suis leur voix, et j’aimerais vous dire tout l’espoir, tout le dévouement, tout l’amour qu’ils ont pour leur terre, pour leurs arbres, et leur culture qui se meurent. Vous conter tout le savoir oral, chamanique, et insondable qu’ils possèdent et se décident enfin à partager, avant qu’il ne se fane. 

Aujourd’hui je suis leur voix, et je veux vous dire la bataille, la lutte infatigable et bénévole, qu’ils mènent pour replanter leur forêt. Quand d’autres se complaisent dans le commerce juteux et facile de l’ayahuasca, plante hallucinogène pour Occidentaux en quête initiatique, eux se battent avec le cœur, à la loyale pas à pas. Travail de petites fourmis, effet papillon. 

Aujourd’hui, je suis leur voix et je m’efforce de vous dire que tout est là. Unir nos forces, former une chaîne pour sauver nos poumons verts, nos ingrédients naturels, et des familles entières. Il leur faut juste de la visibilité, et un peu de nerf de la guerre, espoir porté par la nouvelle ONG Parfumeurs Sans Frontières qui a bien l’intention de leur apporter de l’aide pour passer ce nouveau cap !

www.parfumeurssansfrontieres.com

Sarah Burri, IninYabi

Instagram : sarahburri_parfumeur

Contact Jérémie Deravin Rubinstein : bossemjerusalem@gmail.com

Contact Behave, Stéphane Picquart http://behave.fr/