D’Eau Sauvage à MYSLF, 60 ans de notes florales au masculin

En 1966, Dior lançait Eau Sauvage. Le parfum, qui utilisait l’Hédione pour la première fois, a lancé la carrière de cette molécule jasminée fraîche aujourd’hui incontournable. En 60 ans, la floralité au masculin a largement évolué.

Par Nicolas Olczyk

Dihydrojasmonate de méthyle

C’est le nom chimique de cet ingrédient révolutionnaire développé par dsm-firmenich en 1961 et utilisé pour la première fois dans Eau Sauvage par le parfumeur Edmond Roudnitska. Dans la formule de cette eau fraîche boisée iconique, le parfumeur n’a pas utilisé beaucoup d’Hédione en réalité. Selon les sources, la quantité dans la formule est de 2 à 3 %. « Aujourd’hui on peut aisément utiliser 20 voire 30 % d’Hédione dans un parfum explique Isabelle Ferrand de Cinquième Sens mais en 1966 l’Hédione a permis de faire perdurer les notes hespéridées d’Eau Sauvage, créant un vrai tournant dans la parfumerie masculine ». 

Soixante ans plus tard, en redécouvrant ce classique de Dior, on ne ressent pas forcément le caractère floral de l’Hédione, tant la molécule est utilisée par les parfumeurs aujourd’hui, quel que soit le genre des parfums d’ailleurs. 

Histoires de fleurs

Les fleurs étaient utilisées au masculin avant Eau Sauvage, telle la lavande de Pour un Homme de Caron en 1934, mais il y a la botanique et l’olfaction. « Bien que ce soit une fleur, la lavande a un profil olfactif très aromatique, explique Isabelle Ferrand, quant à la feuille de violette, c’est une note davantage verte que florale ». Lancé en 1975, Grey Flannel de Geoffrey Beene est ainsi classé en boisé-vert dans l’Olfathèque de Cinquième Sens.

Pourtant, sans Grey Flannel, il n’y aurait probablement pas eu Fahrenheit en 1988. Là encore Dior surdose les notes florales au masculin, avec un accord de violette « mais aussi l’aubépine, avec à l’époque des notes florales de lilial et lyral » précise la parfumeuse.

Ces molécules emblématiques sont aujourd’hui bannies et remplacées par d’autres, comme beaucoup de notes fleuries transparentes. « Le Mahonial est une molécule florale typée muguet qu’on peut utiliser dans les parfums masculins, explique la parfumeuse Shyamala Maisondieu de Givaudan. Dans une fougère ou un boisé elle va donner du bloom et apportera de la douceur aux bois ambrés ».

Grâce au succès des marques du Moyen-Orient, où elle est très appréciée par les hommes, la rose trouve une part croissante dans les parfums masculins. « Ça sera peut-être une rose cachée en géranium, plus facilement acceptable par les consommateurs, mais l’inverse est possible aussi » ajoute-t-elle.

Le géranium est ainsi revendiqué dans le nouveau masculin Paradigme de Prada. Dans MYSLF de Saint Laurent, développé par Givaudan, c’est la fleur d’oranger qui l’est. « Dans les parfums pour homme, la fleur d’oranger est souvent apportée par l’anthranilate de méthyle, une molécule qui va donner de la diffusion et de la puissance » précise Shyamala Maisondieu.

L’iris est une autre fleur qui plaît aux hommes, depuis le succès de Dior Homme Original en 2005, qui confirme la relation privilégiée de la marque avec les fleurs au masculin. Dans la fragrance, l’iris y est poudré, combiné à des notes boisées baumées. La fleur est également présente dans la dernière version Dior Homme Parfum créée par Francis Kurkdjian.

Pas toujours citées par les marques

Qu’elles soient revendiquées et présentes véritablement en trace ou à l’inverse non citées mais impactant fortement la formule, les notes florales sont incontournables dans les parfums masculins. Il y a 45 ans « Cacharel pour Homme faisait un usage important d’hydroxycitronellal, molécule aux notes de muguet, qui avec l’ylang ylang donne du cœur à la structure épicée boisée » explique Isabelle Ferrand.

En termes d’ingrédients, il y a parfois des différences importantes entre le discours des marques et le travail du parfumeur. Olfactivement, les fleurs sont rarement la note principale des parfums pour hommes. Dans l’Olfathèque de Cinquième Sens, « moins de 1 % des parfums masculins sont classés en floraux et environ 4 % ont une facette fleurie » nuance-t-elle.

Plus de liberté

Pourtant, « dans certaines régions du monde comme le Moyen-Orient, les notes florales sont portées par les deux genres, explique Stéphane Demaison, en charge de la création olfactive chez Coty. Aujourd’hui, il y a une réelle opportunité de casser les codes avec les nouvelles générations qui sont beaucoup plus ouvertes à l’exploration olfactive : les jeunes hommes portent des notes plus gourmandes mais aussi florales, autrefois apanage des parfums féminins ».

Pour les hommes qui apprécient les notes florales, la parfumerie dite de niche offre de nombreuses possibilités. Elle joue parfois avec l’ambiguïté comme le parfum Géranium pour Monsieur de Frédéric Malle, portable aussi par les femmes en dépit de son nom et finalement plus menthé que floral.

Si certaines marques proposent des floraux au masculin, comme Maison Francis Kurkdjian avec L’Homme à la Rose, la plupart font abstraction du genre, tout en revendiquant clairement l’idée de fleur. Une véritable liberté pour les hommes d’adopter un parfum centré autour d’une fleur comme Fleur Narcotique, un des best-sellers de la marque Ex Nihilo (2014) autour d’un bouquet moderne de jasmin, pivoine et fleur d’oranger.

Ceux qui apprécient les notes florales plus poudrées pourront aimer Fleur de Peau de Diptyque ou Besos de Carner Barcelona, une création de Shyamala Maisondieu associant jasmin et iris.

Pour les hommes demain, les deux créatrices parient sur les fleurs blanches, citant chacune la tubéreuse. Une fleur capiteuse dans un masculin grand public, un défi pour les parfumeurs !

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