Stéphanie Morou : « Le Fonds de Dotation Per Fumum est le nouveau mécène du parfum »

Forte d’expériences multiples allant des grands groupes (LVMH et L’Oréal) à la start-up (entre la France et l’Afrique pour Total) en passant par l’entrepreneuriat avec la création de sa propre société de conseil en stratégie, Stéphanie Morou rejoint Francis Kurkdjian en 2020 au sein de ses fonds de dotation, et notamment celui dénommé Per Fumum, dont elle est déléguée générale. Rencontre avec cette humaniste caméléon autant à l’aise dans les milieux de recherche qu’artistiques.

Stéphanie Morou, Déléguée Générale
Fonds de Dotation per Fumum
et Francis Kurkdjian, Parfumeur. ©Alexandre Gallosi

Par Lionel Paillès

COMMENT PRÉSENTERIEZ LE FONDS DE DOTATION PER FUMUM ? 

En 2005, Francis Kurkdjian a soutenu la restauration et le transfert du nécessaire de toilette attribué à Marie-Antoinette, permettant sa présentation lors de l’exposition qui lui était dédiée au Château de Versailles. Cette première expérience l’a conduit à s’impliquer personnellement dans diverses associations, structures et projets liés au parfum. Ainsi, à partir de 2019, il a souhaité organiser, structurer et donner une dimension pérenne à ses actions philanthropiques et ses engagements en créant le Fonds de dotation Per Fumum. 

Per Fumum (« À travers la fumée ») a donc pour mission, en France et à l’étranger, de préserver et valoriser le patrimoineolfactif français tout en soutenant la création artistique contemporaine liée au parfum. Il œuvre également en faveur d’actions éducatives, sociales et de recherche scientifique autour du parfum et de l’odorat, notamment au bénéfice de publics défavorisés.

QUELLES SONT LES MISSIONS PRINCIPALES DE CE FONDS ? 

Nous avons quatre missions et à travers elles, nous soutenons la création artistique contemporaine liée au parfum, la recherche scientifique sur l’odorat, le patrimoine culturel lié au parfum ou l’olfaction et les projets éducatifs et sociaux pour sensibiliser le grand public à la richesse de l’univers olfactif. En résumé, nous cherchons à faire avancer la recherche et la connaissance en rendant visible et accessible ce qui est souvent invisible : les histoires autour de la grande histoire du parfum et l’odorat et tout ce qu’ils convoque.

POUVEZ-VOUS NOUS DONNER QUELQUES EXEMPLES CONCRETS DE PROJETS QUE VOUS AVEZ SOUTENUS ?

Depuis 2020, nous avons tissé une collaboration forte avec l’Institut Pasteur et les équipes du professeur Lledo pour comprendre l’anosmie liée à la Covid. À partir de 2021, au CNRS pour explorer scientifiquement le rôle de l’odorat dans la mémoire, les émotions, ou encore la prévention de certaines maladies et la récupération de certains traumatismes. En 2024, nous avons financé la création d’un guide des sources sur l’histoire du parfum, à partir des archives de tous les départements de la Bibliothèque nationale de France (BnF). 

Des sources pour l’histoire du parfum de 1850 à nos jours ©BNF

L’an dernier, nous avons contribué à la création d’un ouvrage sur l’éducation olfactive des petits et grands avec l’association Nez en herbe. Parallèlement, nous avons œuvré pour la sauvegarde du patrimoine et de la mémoire du parfum au sens large. En 2021, nous avons ainsi soutenu l’Osmothèque pour la rationalisation et la modernisation de la base de données des parfums constituant la « cave ».

COMMENT OPÉREZ-VOUS LA SÉLECTION DES PROJETS QUE VOUS ACCOMPAGNEZ ?

Le fonds de dotation est composé d’un collège de « Personnalités Qualifiées » nommées pour un mandat de trois ans. Actuellement, il réunit l’historienne et autrice Eugénie Briot, Yvan Bagnis, qui s’appuie sur une longue expérience dans la parfumerie fine et travaille aujourd’hui chez Symrise, ainsi que le journaliste et animateur Stéphane Bern. Nous organisons tous les ans, du 1er janvier au 31 mars, une campagne d’appel à projet accessible depuis un onglet « demande de don » disponible que pendant cette période sur notre site internet www.perfumum.org . Puis, avec les trois administrateurs (Président, Trésorier et Secrétaire) du fonds, nous choisissons les projets.

POUVEZ-VOUS NOUS EN DIRE UN PEU PLUS SUR LE PROJET HÉRITAGE(S) ?  

Le projet Héritage(s) vise à constituer une mémoire immatérielle et vivante de la parfumerie à travers des entretiens visuels libres menés auprès de ses grandes figures, afin de transmettre son histoire aux générations futures. Déjà riche de plus de quarante témoignages réalisés, ce corpus inédit s’adresse aux chercheurs, étudiants, professionnels et passionnés du parfum.

Héritage(s), constituer une mémoire immatérielle et vivante de la parfumerie

Cela prend la forme d’une collection de vidéos réunies au sein d’une bibliothèque virtuelle accessible depuis notre site internet. D’un simple clic, le visiteur, qu’il soit étudiant, chercheur ou simplement amoureux de parfum, a accès gratuitement à des portraits de parfumeurs qui racontent leur parcours, leur métier, leurs créations. Ces films (non téléchargeables) ont été réalisés sous la direction de David Richard (NB : qui avait déjà réalisé le film « la fabuleuse histoire de l’eau de Cologne »). Héritage(s) a pour ambition de nourrir la connaissance de l’histoire de la parfumerie et de constituer une mémoire immatérielle, humaine et vivante de celles et ceux qui ont créé des parfums, contribué à leur développement ou accompagné leur évolution. Nous venons d’ailleurs de présenter le film consacré à Maurice Roucel. À ce jour, sur quarante-cinq témoignages recueillis, vingt-cinq sont déjà visibles. 

“C’est merveilleux de faire parler et d’écouter ceux que l’on n’avait jamais entendu.”
David Richard, auteur et réalisateur des entretiens filmés Héritage(s).

QUELS SONT LES GRANDS OBJECTIFS DU FONDS POUR LES PROCHAINES ANNÉES ?

Per Fumum inscrit ses soutiens dans la continuité et dans le temps. La recherche scientifique nous passionne tout autant que le domaine artistique. Aussi nous maintenons notre accompagnement à l’Institut Pasteur comme au CNRS, et soutenons depuis 2024 le congrès annuel du Groupement de Recherche Odorant, Odeur, Olfaction Pour favoriser les rencontres entre chercheurs et fertiliser l’innovation. 

Certaines disparitions récentes (Jean Kerléo, Jean Amic, Jeannine Mongin, etc ) nous font prendre conscience de l’importance du projet Héritage(s). Nous travaillons à l’enrichissement de la collection Héritage(s) afin d’assurer la préservation de ce patrimoine exceptionnel pour la mémoire des maisons et les générations futures. À cet égard, nous avons monté un film dédié aux écoles de parfumerie pour donner accès aux futur.e.s. parfumeur.e.s à l’histoire de leurs ainé.e.s. et un aperçu des différentes formations possibles.

Nous fonctionnons à 30% à 50% avec les fonds propres apportés par Francis Kurkdjian. Les 70% à 50% restants sont des dons de sociétés (Dior Parfums en particulier, et des maisons de composition telles que Symrise et IFF, ou de particuliers). 

Nous travaillons à l’enrichissement de la collection Héritage(s). Nous avons actuellement vingt témoignages en attente de montage. La priorité pour David Richard et Francis Kurkdjian était de capter la mémoire des personnalités. Aujourd’hui, nous recherchons des partenaires pour contribuer à ces montages et ainsi révéler ces précieux témoignages.

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