
Petite, elle rêvait d’objets et de design. Quelques années plus tard, la voilà directrice artistique de Caron, l’une des maisons de parfum les plus remarquables du patrimoine français. À seulement 23 ans, Olivia de Rothschild incarne une nouvelle génération de créateurs, à la fois conscients de l’héritage qu’ils portent et résolument tournés vers l’avenir. Nourrie par le design, l’histoire de l’art et une sensibilité très personnelle, elle revisite les codes du luxe avec justesse, refusant l’ostentation au profit du sens.
Par Lionel Paillès
CARON A 120 ANS. QUAND ON EN DEVIENT LA DIRECTRICE ARTISTIQUE, PAR OÙ COMMENCE-T-ON ?
Par l’écoute. J’ai passé beaucoup de temps à sentir, relire, regarder les archives, comprendre les gestes fondateurs. Mon rôle, ce n’est pas de figer cet héritage, mais de le faire respirer aujourd’hui. J’ai commencé avec le design des flacons quand j’avais 16 ans. C’est comme ça que je suis tombée amoureuse de cette marque et que j’en suis devenue la directrice artistique, il y a deux ans.
COMMENT DÉFINIRIEZ-VOUS L’ESPRIT CARON A QUELQU’UN QUI NE CONNAÎT PAS LA MAISON ?
Caron, ce n’est pas seulement une succession de parfums mythiques, c’est une attitude. Une maison qui, dès le départ, a pris des libertés, parfois même des risques. Caron n’a jamais été une maison sage. Elle a toujours aimé les partis pris francs, les sillages qui existent vraiment, les formules qui osent. Il y a chez Caron quelque chose de très libre, presque insolent parfois, mais toujours élégant. C’est cette tension entre audace et raffinement qui m’intéresse.
LE PATRIMOINE PEUT PARFOIS ÊTRE INTIMIDANT. COMMENT ÉVITER LE PIÈGE DE LA NOSTALGIE ?
En ne cherchant jamais à refaire le passé. Les grands parfums de Caron existent déjà, ils n’ont pas besoin d’être réinterprétés à l’identique. Ce qui m’intéresse, c’est l’esprit qui les a fait naître : la liberté, l’audace, la sincérité. Si on est fidèle à ça, on peut avancer sans se retourner. Il faut embrasser le patrimoine comme une source d’inspiration, pas comme une cage. Chez Caron, nous réinterprétons nos codes et nos classiques avec une créativité renouvelée. Il ne s’agit pas de reproduire le passé, mais de dialoguer avec lui pour imaginer des expériences olfactives nouvelles et significatives
VOTRE RÔLE DÉPASSE LARGEMENT LE PARFUM AU SENS STRICT…
Oui, parce que le parfum ne vit jamais seul. Je travaille sur la vision globale : les créations, bien sûr, mais aussi l’image, les mots, la manière dont on raconte une fragrance, la façon dont elle s’inscrit dans le monde d’aujourd’hui. Ce qui signifie que j’écris l’histoire, je la mets en images, je développe la note avec le parfumeur. Tout ce qui permet de faire circuler l’énergie du parfum.
JUSTEMENT, VOUS AVEZ RÉCEMMENT NOMMÉ UNE NOUVELLE CRÉATRICE. COMMENT SE PASSE LA COLLABORATION AVEC LOUISE TURNER ?
Louise possède une écriture très singulière, à la fois précise et sensible. Elle travaille la matière avec une grande subtilité, sans jamais céder à la facilité. Sa vision s’inscrit naturellement dans l’histoire de Caron, tout en y insufflant une vraie modernité.
Pour moi, cela a été une évidence. Elle sait que le vrai luxe, aujourd’hui, passe par la justesse plutôt que par l’esbroufe. Je n’ai pas participé à son processus de recrutement, mais nous partageons une compréhension très proche des émotions. Elle saisit immédiatement les images que je lui propose et parvient à les traduire avec une grande justesse olfactive.

POUVEZ-VOUS ME RACONTER COMMENT EST NÉ ATMAH, VOTRE PREMIÈRE CRÉATION COMMUNE ?
J’ai d’abord pensé à la vanille et j’ai partagé cette intuition avec Louise. Toutes les deux, nous souhaitions nous éloigner de la gourmandise, des codes sucrés souvent associés à cette matière. L’idée était de parler de sa libération, en résonance avec ma propre libération personnelle vécue au Kirghizistan. J’ai voulu relier ces deux trajectoires — l’une intime, l’autre olfactive — pour donner naissance à Atmah, une vanille « qui respire l’air et la lumière » comme le dit joliment Louise. Aujourd’hui, je suis très heureuse de l’accueil réservé au parfum. Les trois premiers mois se sont très bien passés, et Atmah rencontre un écho particulièrement fort sur tous nos marchés, notamment au Moyen-Orient.



QUELS SONT VOS PROJETS POUR CARON DANS LES PROCHAINS MOIS ?
Nous étendons notre présence à de nouveaux marchés, notamment en Angleterre, en Espagne et aux États-Unis. Parallèlement, nous ouvrons une nouvelle boutique au 332 rue Saint-Honoré, où se dévoile notre nouvelle expression artistique, développée en collaboration avec Casper Mueller Kneer. Nous mettons également à l’honneur la fontaine à parfums, réinterprétée par l’Atelier Blam, reconnu notamment pour Zeus, le cheval métallique de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris.
VOUS PENSEZ À AUTRE CHOSE ?
Une surprise se prépare… Un peu éloignée du parfum, peut-être, mais fidèle à l’âme de Caron. Depuis 1904, cette maison unit le parfum et la forme dans une même quête d’expression. J’ai souhaité que Caron retrouve cette liberté originelle en imaginant une collection d’objets intitulée « Les Formes Libres ». Cette première édition se déploie autour de huit pièces en métal — dont un porte-encens et un porte-veste — signées par Xavier Dehaye, artiste et fondateur d’Atelier Constant. Caron s’est toujours pensée comme un véritable cabinet de curiosités et j’aimerais faire revivre cette facette plus méconnue de la marque.

