En 2017, à la sortie de l’école de parfumerie, ce parfumeur trentenaire fonde Maelström, un atelier de création fidèle à son univers naturaliste et sensible. Bien plus qu’un simple studio, Maelström se conçoit comme un véritable lieu de recherche, où le parfumeur développe des projets sur mesure en étroite collaboration avec les marques. Loin des codes imposés par l’industrie, il y cultive une parfumerie où le geste créatif prime sur le discours.
Par Lionel Paillès

VOUS DITES QUE TOUT A COMMENCÉ DANS UN JARDIN. C’EST VRAIMENT LÀ QUE NAÎT VOTRE VOCATION ?
Oui, clairement. Je suis né en 1992 à Annecy, entouré par la nature sauvage des montagnes, des lacs et des forêts. C’est là que j’ai appris à observer le monde végétal, à m’en émerveiller, et que j’ai développé une véritable fascination pour les plantes au milieu du jardin familial. La botanique a été ma première porte d’entrée dans le monde du parfum, une passion que j’ai nourrie au fil des années. À l’époque, je ne mettais pas de mots dessus, mais rétrospectivement, je crois que mon nez s’est formé là, bien avant toute école.
AVANT LA PARFUMERIE, VOUS PASSEZ PAR LA BOTANIQUE ET LA BIOLOGIE. POURQUOI CE DÉTOUR ?
J’avais un bac scientifique en poche (option biologie-écologie) et je savais que je voulais travailler avec le vivant, la matière, mais sans encore identifier le parfum comme un métier. Ces études m’ont donné des bases solides, mais il me manquait l’émotion. Quand j’ai découvert qu’on pouvait être parfumeur, tout s’est aligné et j’ai postulé à l’École Supérieure du parfum à Paris.
VOUS COFONDEZ MAELSTRÖM DÈS LA SORTIE DE L’ÉCOLE. POURQUOI CE CHOIX DE L’INDÉPENDANCE ?
Parce que j’avais besoin de liberté. Maelström, c’est un laboratoire à taille humaine, où l’on peut expérimenter, prendre des risques, dialoguer directement avec les marques. C’est très stimulant intellectuellement et créativement. J’ai eu beaucoup de chance car en février 2017 (j’étais encore à l’école), une marque de joaillerie m’a proposé de créer un parfum pour parfumer sa boutique parisienne. Ce premier projet a permis de lancer plus sereinement mon activité.
L’INDÉPENDANCE FAIT RÊVER, MAIS ELLE A AUSSI SES ZONES DE FRICTION. QUELLES EN SONT LES DIFFICULTÉS ?
Au début, il m’a fallu faire mes preuves et affirmer ma légitimité. On dépend surtout de ceux qui acceptent de vous faire confiance, de miser sur de jeunes talents venus un peu de nulle part.
L’indépendance exige une grande endurance. On est à la fois créateur, entrepreneur, gestionnaire. Il faut défendre ses idées, parfois longtemps, accepter les refus, et les compromis aussi. Il y a une forme de solitude, mais elle est compensée par une immense liberté. Chaque projet devient un engagement personnel, et c’est exigeant, mais profondément formateur.
VOUS AVEZ CONTRIBUÉ À LA RENAISSANCE DE L’IRIS DE JACQUES FATH EN 2018. COMMENT AVEZ-VOUS PARTICIPÉ À CE PROJET EXCEPTIONNEL ?
C’est lors d’un salon professionnel que notre route a croisé celle de Rania Naim, la directrice artistique de Jacques Fath. À l’époque, nous n’étions encore qu’un petit laboratoire indépendant avec très peu de visibilité. Nous avons échangé, senti des parfums ensemble, parlé d’histoire olfactive, et c’est là qu’elle a évoqué l’envie de redonner vie à Iris Gris — un projet qu’elle portait depuis longtemps. La maison a organisé une sorte de concours auprès de plusieurs parfumeurs. Chaque proposition était jugée à l’aveugle par un jury d’experts, afin que seul le rendu olfactif compte. Notre soumission — avec mon associé Yohan Cervi — a été choisie à l’unanimité. C’est une immense fierté d’être retenu pour réinterpréter ce chef-d’œuvre.


QUELS SONT LES PARFUMS MARQUANTS QUI ONT DÉCOULÉ DE CE PREMIER SUCCÈS ?
C’est difficile pour moi de faire un choix. Je citerais Oranzo pour Sylvaine Delacourte (2019), Oh là là pour Teo Cabanel (2020) — une marque que j’accompagne depuis longtemps — Scoville pour Obvious (2024), Fleurs d’Été pour Bienaimé (2023), et bien sûr Musc angélique pour Maison Violet (2025), créé pour mes amis de l’école de parfumerie Anthony Toulemonde, Victorien Sirot et Paul Richardot. J’aimerais ajouter un projet que je viens de signer pour D’ORSAY, une exclusivité pour le marché italien, qui sortira au premier trimestre 2026.



Y A-T-IL UNE MATIÈRE PREMIÈRE QUI VOUS TOUCHE PARTICULIÈREMENT ?
L’iris, sans hésiter. C’est une matière d’une profondeur incroyable, à la fois sèche, poudrée, presque mélancolique. Travailler l’iris exige patience et minutie, une lente alchimie où chaque geste compte, chaque infime détail peut transformer l’ensemble. Mais c’est précisément ce défi qui me fascine : j’aime cette lenteur, cette attention au temps, comme un dialogue intime avec la matière.
QUELLES TENDANCES ORIGINALES VOYEZ-VOUS POUR LA PARFUMERIE DE DEMAIN ?
J’aime l’émergence depuis quelques années maintenant des notes minérales. Elles me parlent beaucoup. Elles avaient trop été délaissées ou ignorées. Tout comme les notes salées. Pas marines, mais purement salées, qui vont pour moi de pair avec les notes minérales. Cela pourrait provoquer un engouement pour les notes gustatives salées, comme peut l’être la livèche, la graine de céleri ou le riz, par exemple.