En donnant vie à SPOTURNO, l’arrière-petite-fille de François Spoturno, alias Coty, parfumeur pionnier, revisite l’héritage familial pour mêler excellence de la Haute Parfumerie et liberté créative. Dialogue croisé avec la créatrice et son parfumeur, Christopher Sheldrake.
Par Lionel Paillès

SPOTURNO ÉVOQUE À LA FOIS UNE TERRE, UNE HISTOIRE ET DÉSORMAIS UNE MARQUE. QUE REPRÉSENTE CE NOM POUR VOUS ?
Véronique Spoturno : SPOTURNO, c’est le nom de naissance de mon arrière-grand-père. C’est aussi la terre corse qui l’a façonné, et qui a nourri sa sensibilité et son audace. Donner ce nom à une marque, c’est accepter de dialoguer avec cette mémoire sans l’emprisonner. Je cherche à la faire vivre aujourd’hui, pas la muséifier.
Christopher Sheldrake : Pour moi, SPOTURNO évoque surtout une vibration. Il y a une force géographique et émotionnelle dans ce nom. C’est une invitation à penser un parfum comme une terre habitée, pleine de reliefs, de lumière et de contrastes.
HÉRITAGE ET MODERNITÉ… COMMENT AVEZ-VOUS RÉUSSI À CONCILIER LES DEUX ?
Véronique Spoturno : L’héritage de Spoturno n’est pas une nostalgie, c’est une responsabilité. Mon arrière-grand-père était un révolutionnaire : il a démocratisé le parfum, créé des ruptures artistiques et industrielles. Rester fidèle à cet esprit, c’est oser. En créant cette marque, j’ai voulu retrouver cette énergie d’invention tout en respectant la sophistication et la noblesse de la tradition.
Christopher Sheldrake : La modernité n’est jamais une opposition au passé quand elle est intelligente. Nous avons travaillé avec une écriture olfactive contemporaine, mais en conservant ce sens du sillage, du caractère et de la signature, qui était au cœur des créations historiques de François Spoturno.
C’EST LA MÊME CHOSE POUR LE FLACON…
Véronique Spoturno : Un flacon élancé de 60 ml, imaginé par Pierre et Jules Dinand puis façonné en Italie, à Parme, par Luigi Bormioli, incarne pour SPOTURNO une collaboration artistique d’exception. Sublimé par un bouchon en verre — exploit technique remarquable — orné de feuilles de laurier finement gravées, il fait le lien avec grâce entre l’héritage de 1904 et la modernité de 2025.


POURRIEZ-VOUS PRENDRE UN EXEMPLE DE CE TRAVAIL D’ÉQUILIBRISTE ENTRE PASSÉ ET PRÉSENT ?
Christopher Sheldrake : Barbicaja est un bon exemple. En toile de fond, la côte sud-ouest de la Corse dans les années 1920, où la haute société goûte à une élégance légère et insouciante. Le décor : le jardin somptueusement fleuri de la maison familiale des Spoturno, dominant la baie d’Ajaccio et caressé par l’air marin. Les Spoturno furent les premiers à planter des vergers d’orangers sur leur domaine. J’ai traduit cette légèreté insouciante par l’idée d’une brise qui apporte avec elle un souffle de pétales, une odeur délicate de fleur d’oranger, des notes d’ylang et de tubéreuse aux accents verts. Les matières premières comme le buchu, le galbanum, et la myrrhe renvoient à une haute parfumerie d’hier mais le traitement tout en fluidité, lui, est contemporain.
DE QUELLE MANIÈRE AVEZ-VOUS CONSTRUIT CETTE COLLECTION ?
Christopher Sheldrake : Il nous fallait d’abord poser les fondations de notre héritage : Spoturno 1921 et, d’une certaine manière, Barbicaja en sont l’expression, en écho à la haute parfumerie d’antan. Avec Alphée et L’Âme du Phénix, c’est désormais vers demain que nous nous tournons.



COMMENT SE DÉROULE CONCRÈTEMENT CE DIALOGUE CRÉATIF ?
Véronique Spoturno : Avec beaucoup d’échanges et de confiance. Je voulais quelqu’un capable d’entendre une histoire et de la traduire sans la trahir. Christopher a cette sensibilité rare : il écoute la mémoire, mais il compose avec sa propre voix. Je partage des images, des textes, des souvenirs, parfois très précis, parfois plus abstraits. Christopher a cette capacité rare à traduire une intention, une émotion, sans la figer.
Christopher Sheldrake : Véronique m’a offert un cadre émotionnel, une inspiration très précise — un lieu, une lignée, un souffle — mais elle m’a laissé toute la liberté de créer. Ce dialogue est fertile, nous avançons par ajustements successifs, en cherchant toujours l’équilibre juste entre émotion et construction. L’idée n’était pas de copier une parfumerie d’autrefois ; nous avons cherché à faire naître autre chose, une parfumerie d’aujourd’hui, qui utilise tous les outils de la modernité, mais qui ne renie pas ses admirations.
DANS UN PAYSAGE DE PARFUMERIE DE NICHE TRÈS ENCOMBRÉ, QU’EST-CE QUI DISTINGUE SPOTURNO SELON VOUS ?
Véronique Spoturno : C’est une histoire de famille incarnée et unique. C’est une histoire vraie, intemporelle. Et ses créations sont signées par un parfumeur d’exception.
Christopher Sheldrake : Je parlerais d’une forme d’exigence aussi. Chaque parfum doit avoir une raison d’être. Rien n’est jamais décoratif. Si Spoturno se distingue, c’est peut-être par cette profondeur tranquille, cette volonté de faire des parfums qui durent, au-delà des tendances, ce que j’appelle des “classiques modernes”.
OÙ POUVONS-NOUS DÉCOUVRIR VOS PARFUMS ?
Véronique Spoturno : La toute première Maison Spoturno vient d’ouvrir ! Elle est située au 54 Galerie Vivienne à Paris, et s’inscrit dans une tradition parisienne d’élégance.

