
Par Marie-Bénédicte Gauthier
Écrivains, journalistes, influenceurs, évaluateurs, collectionneurs… l’interview olfactive des accros au parfum.
La rencontrer, c’est déjà être conquis par son élégance et son amour du parfum qu’elle ne cesse d’explorer. Historienne, auteure prolifique, maître de conférences en France et à l’étranger, Elisabeth de Feydeau fait partie de ceux qui ont su hisser l’art olfactif à sa dimension intime, humaine, indispensable au même titre que la littérature, la peinture ou la musique.
Vous avez reçu l’insigne d’officière des Arts et des Lettres à Versailles ce 29 novembre. Comment avez-vous reçu et vécu cette (nouvelle) consécration ?
Cette distinction m’honore profondément. Je l’ai reçue avec humilité et gratitude car j’en mesure pleinement le poids symbolique et la responsabilité.
Elle me touche d’autant plus qu’elle vient de la Nation, de la République française pour qui j’ai simplement essayé de faire de mon mieux, sans héroïsme, mais en voulant servir la culture: cette grâce française faite de rêve et d’évolution, de révolte et de désobéissance parfois, mise au service du Beau.
Versailles est un lieu particulier dans l’imaginaire du Parfum et le siège de l’Isipca. En tant que Versaillaise comment voyez-vous ce lien ?
Versailles est lié à un art de vivre, à une sensibilité, à un esprit. Cet esprit s’est magnifiquement exprimé à Versailles depuis que Louis XIV fit du parfum un métier d’art et que la cour de Louis XV fut appelée la Cour Parfumée. Et comment oublier la reine Marie-Antoinette, qui aimait tant, dans son Petit Trianon, les fleurs et les parfums ? Je me suis d’ailleurs attachée avec passion à découvrir son sillage délicat et à le recréer il y a quelques années, lors de l’écriture de mon ouvrage consacré à son parfumeur (L’Herbier de Marie Antoinette chez Flammarion). C’est formidable de constater que l’ancienne cité royale demeure la ville des parfums, puisque s’y trouvent aujourd’hui l’ISIPCA (École des Parfumeurs) et l’Osmothèque, le conservatoire des parfums, un lieu unique au monde.
Vous êtes une écrivaine prolifique. Votre dernier livre paru chez Flammarion, « Les Voluptueuses » met en scène 19 portraits.
Toutes ces femmes sont pour moi des archétypes du féminin, chacune ancrée dans son époque mais toutes unies par une même énergie vitale. Elles me fascinent par leur liberté, leur courage, leur audace avant-gardiste et leur capacité à créer des chemins nouveaux. Toutes ont voulu véritablement vivre, c’est-à-dire exister sur la scène sociale, affirmer leur présence dans un monde qui ne les attendait pas forcément. Et souvent, le parfum leur a servi d’armure invisible : une force intime, un bouclier de beauté et de volonté.
Qu’elles aient été reines ou bergères, rien ne leur a été offert d’avance. Elles ont dû conquérir leur place, déplier leur destin à la force du caractère. C’est pourquoi elles demeurent pour moi des modèles de résilience et de courage.
Avez-vous une tendresse particulière pour une de ces « voluptueuses » et pourquoi ?
Marilyn Monroe. Parce que, derrière l’image figée de la blonde pulpeuse, j’ai toujours perçu une femme plus fine, plus libre et plus intelligente qu’on l’imagine. Sous le mythe éclatant se devine une personne complexe, fragile, qui parvenait à offrir aux femmes une sorte de clin d’œil complice. Et puis il y a le N°5. Sa réponse, cette phrase délicieusement simple, « just a drop of Chanel N°5 » qui me touche profondément. Non parce qu’elle est devenue iconique, mais parce qu’elle révèle son esprit : un mélange de sincérité, d’humour et d’élégance qui désarme la trivialité. Elle transformait une question indiscrète en confidence partageable entre femmes, avec une intelligence instinctive que beaucoup n’ont pas su reconnaître car ils ne la comprenaient pas. C’est pour cela que je l’aime : au delà du sex-symbol, il y avait une femme libre et subtile. Cette vérité-là, fragile et lumineuse, me touche encore. Marilyn proposait aux femmes cette sororité, telle que la décrivait Rabelais au XVIème siècle, c’est-à-dire une entente véritable et non une rivalité.
Vous représentez souvent la France en Chine à travers de nombreuses manifestations. Comment voyez-vous l’évolution du parfum en Asie ?
En Chine, la culture de l’encens a une longue histoire. Le parfum était utilisé depuis des millénaires comme véhicule spirituel pour le culte des ancêtres et des dieux, dans le quotidien des lettrés pour l’étude et la méditation, en offrande dans le rituel bouddhique. Aujourd’hui, l’art de l’encens renaît et le marché du parfum se développe très vite. Trois milliards de narines chinoises sont en train de s’éveiller, apprenant avec passion et faisant du geste parfumé un essentiel. Dans ce marché jeune, constitué d’environ 385 millions de millennials (18-35 ans), la marque occidentale a eu et a encore une très grande importance car elle est signe de richesse et de luxe mais aussi de référence sociétale. C’est ainsi que Libre d’Yves Saint Laurent remporte en ce moment un grand succès car ce parfum incarne ce que souhaitent devenir les jeunes femmes chinoises.
Mais je suis frappée aussi par le nombre de maisons de niche chinoises qui apparaissent et qui deviennent de plus en plus compétitives. Ces parfumeurs chinois revisitent leur histoire et leur culture du parfum et c’est fascinant car ils bousculent les codes de la niche. Les parfums légers, floraux et fruités, herbacés et minéraux ne sont plus uniquement les préférés. Les senteurs deviennent de plus en plus complexes et inspirées. La Chine est vaste et les Chinois aiment le parfum, grandissant avec leurs propres références tant individuelles que culturelles.
Votre premier Choc Olfactif
L’Heure Bleue de Guerlain. Celui que j’ai choisi à l’âge de 16 ans, que je n’ai pas quitté malgré quelques petites infidélités, des passades, mais à qui je reviens toujours. Je l’ai élu sans réfléchir, instinctivement, comme un coup de foudre. Parce que c’était lui et que c’était moi. Il est ma pantoufle de vair, celui qui me conforte et me transforme. Alors, oui, ce parfum, partenaire de mon quotidien est mon miroir personnel : il me conforte, me berce de ses accords familiers, il sait tout de moi et il ne me trahira pas. Il me donne l’audace d’oser. Grâce à lui, entre autres, j’ai construit mon identité, ma trace, mon sillage, ma présence dans l’absence. Et peut-être qu’un jour, on se souviendra de moi à cause de lui ou grâce à lui.
Votre dernier Choc Olfactif
La Cracheuse de Flammes, parfum découvert aux Salons du Palais Royal. Comme souvent avec Serge Lutens, cette rose incendiaire semble surgir d’un théâtre intérieur : ensorcelante, impétueuse, presque convulsive. M.Lutens ne compose pas seulement des parfums, il sculpte des émotions. Ici, la rose n’est plus une fleur mais un brasier, un souffle ardent qui métamorphose la féminité en puissance.

L’objet de convoitise (que vous n’avez pas encore) :
L’objet de convoitise, celui qui m’échappe encore, celui dont l’absence nourrit même le rêve, serait un flacon d’extrait de L’Heure Bleue, dans une édition rare ou ancienne. Non pas un simple parfum, mais un vestige précieux, un fragment de passé capturé dans le verre. Sa quête aurait quelque chose du graal: la promesse d’une émotion intacte et préservée. Posséder un tel flacon, ce serait tenir entre les doigts un morceau d’histoire, une relique intime dont la patine raconte le temps mieux que n’importe quel récit. Ce serait aussi entendre, à travers l’épaisseur de sa fragrance, la voix des femmes qui l’ont porté. Une édition ancienne n’est jamais seulement un parfum : c’est un témoin silencieux, une survivance. L’extrait rare de L’Heure Bleue aurait pour moi la force des trésors mythiques. Il serait l’instant où l’on comprend que ce que l’on désirait vraiment n’était pas seulement l’objet, mais l’enchantement qu’il promet.
Vos matières premières fétiches
– La fleur d’oranger, mémoire vive d’une enfance familiale qui me relit à ma grand-mère maternelle. Elle n’est pas qu’une note que j’aime : elle est une transmission, une tendresse, un héritage.
– L’iris, matière noble par excellence, dont la subtilité poudrée vient texturer un accord comme une lumière diffuse. L’iris, c’est l’élégance en suspension.
– L’ambre gris, érotisme olfactif absolu, à la fois animal et céleste ; marin et terrien. Une matière qui donne au parfum sa respiration profonde, sa rémanence charnelle.
– La vanille, naturelle ou synthétique, dont j’aime toutes les ambivalences : cuirée, sombre, gourmande, parfois même fumée. Une matière infiniment expressive, loin des clichés sucrés auxquels on la réduit.
Celles que vous appréciez le moins
La calone, que je perçois dans toutes les compositions où elle se cache. Sa fraîcheur métallique et son aspect « melon d’eau » me dérangent et même me heurtent : elle impose sa présence même quand elle n’est pas revendiquée, et désaccorde immédiatement mon plaisir. C’est l’exemple parfait d’une molécule qui divise et qui me donne envie de vomir.
Le parfum que vous aimez sur vous
L’Heure Bleue de Guerlain, évidemment ! Ce moment suspendu où le jour bascule dans la nuit, cet accord hespéridé-anisé arrondi de fleurs poudrées. Le parfum comme un instant de mélancolie lumineuse.

Celui que vous aimez sentir sur les autres
Sycomore de Chanel : un vétiver chaud, boisé, vibrant, dont le sillage a quelque chose de terriblement sensuel. Le parfum de la peau sûre d’elle, du pas lent et magnétique de mon homme.

L’odeur désagréable mais qu’on adore
L’odeur d’essence, de station-service ou de moteur chaud. Un effluve acéré, presque toxique, mais paradoxalement addictif, comme un souvenir d’enfance à l’époque où il y avait encore des pompistes qui servaient à la pompe, mais aussi une odeur qui représente le symbole d’un voyage imminent.
L’odeur cosmétique fétiche
La crème Nivea, avec sa douceur lactée, propre, protectrice. Elle évoque la peau qu’on soigne, le geste familier, la simplicité rassurante qui traverse les générations. Toujours ma grand-mère mais aussi ma mère avec ce gros pot bleu qui renfermait une crème tellement blanche.
La place que le parfum prend chez vous ?
Essentielle. Le parfum est un souffle vital, un mode d’être plus qu’un accessoire. Je vis, je cuisine, j’écris, j’explore avec mon nez. Kant avait raison : on ne peut échapper à l’odorat. Mais je préfère Nietzsche : « Tout mon génie est dans mes narines. » Je ne prétends pas au génie mais c’est une vérité intime. Le parfum est ma manière de comprendre le monde, de le sentir avant de le penser.
L’odeur de demain
J’aimerais qu’elle soit « celle du bonheur », comme l’écrivait le philosophe américain Ralph Waldo Emerson : un parfum que l’on ne peut offrir aux autres sans en garder quelques gouttes sur soi. L’odeur de demain serait peut-être cela : une odeur partagée, généreuse, qui relie les êtres plutôt qu’elle ne les sépare. Un parfum de présence, de bonté et surtout de paix.