Nez à nez avec Cécile Zarokian

Parfumeur indépendante parmi les plus influentes de sa génération, Cécile Zarokian s’est imposée par une écriture olfactive exigeante et singulière et célèbre cette année les 15 ans de son studio de création.

par Virginie Rousset

Portrait de Cécile Zarokian. Crédit: Cécile Zarokian Studio

Figure incontournable de la parfumerie contemporaine, Cécile Zarokian a tracé sa voie en dehors des cadres établis et signe de nombreux grands succès d’Amouage, Creed, Nishane ou encore Granado. Après avoir été formée 4 ans chez Robertet, elle fonde son studio en 2011, qui célèbre aujourd’hui quinze années de création. 

Parfumeur, c’était un rêve d’enfant ?

Non, à l’origine, je voulais être pédiatre. Mon père était médecin, c’était une évidence. La médecine m’a appris à travailler efficacement, parfois seize heures par jour, à m’organiser, à être exigeante. Et aussi à comprendre pourquoi on fait les choses d’une certaine manière, ou à pouvoir justifier chaque choix. Je suis devenue parfumeur grâce à une rencontre fortuite qui a tout déclenché. J’ai toujours été sensible aux odeurs, et particulièrement aux parfums, mais je n’envisageais pas cela comme un futur métier. À l’époque, je ne connaissais rien à l’industrie, ni les maisons de composition ni la réalité du métier. En me renseignant sur l’école et les débouchés, j’ai compris que j’avais très envie de faire ça. La préparation du concours a été une révélation : j’ai pris énormément de plaisir à travailler. J’ai intégré l’ISIPCA et fait mon alternance chez Robertet.

Que vous a apporté votre formation chez Robertet ?

Robertet a été une école exceptionnelle. J’y ai été formée à Grasse par Daniel Maurel et Michel Almairac, puis j’ai poursuivi à Paris comme assistante de Sidonie Lancesseur grâce à l’appui de Michel Almairac. La taille intermédiaire de Robertet permettait de travailler sur une grande diversité de projets : parfumerie fine, body care, bougies, produits techniques. Cette variété de supports et de clients en termes de prestige et de taille m’a donné une vision très large du métier et une grande capacité d’adaptation.

Votre premier parfum, Epic Woman pour Amouage, a marqué les esprits.

Oui, c’était un moment fondateur. Amouage était encore peu connue à l’époque, mais la marque entamait un nouveau chapitre créatif avec Christopher Chong. J’ai remporté Epic Woman autour du thème de la Route de la Soie, entre rose, encens et épices. Le parfum est devenu un best-seller et l’est encore aujourd’hui depuis plus de quinze ans. Pour un premier parfum, c’était un signal très fort.

Cécile Zarokian et un de ses best-sellers, Outland d’Amouage. Crédit: Cécile Zarokian Studio.
Cécile Zarokian à Oman pour l’un de ses projets avec Amouage. Crédit Renaud Salmon.

Pourquoi avoir choisi de devenir indépendante en 2011 ?

C’était juste après la crise financière des subprimes, dans un contexte de très faible recrutement. J’ai dû faire un choix : attendre ou agir. J’ai préféré prendre un risque et créer ma structure. C’était le bon moment pour tenter quelque chose, m’engager pleinement et construire ma propre voie. Mon studio fête ses 15 ans cette année. Ce qui me rend la plus fière, au-delà des ventes, c’est d’avoir contribué à faire bouger les lignes. De voir que certaines maisons remettent en question les systèmes figés, et s’ouvrent à d’autres façons de créer. Cela reste encore marginal, mais j’ai l’impression d’avoir un rôle de game changer. Grâce à certains gros projets, et parce que les clients m’ont fait confiance, j’ai pu ouvrir de nouvelles voies. 

Nishane, Amouage, Jovoy… Vous aimez particulièrement la niche ?

Oui, naturellement. J’ai travaillé avec Amouage, Jovoy, Jul et Mad, Masque Milano, Nishane… Des marques avec lesquelles le dialogue créatif était central. Tango pour Masque Milano, par exemple, a été l’un des premiers parfums à afficher le nom du parfumeur sur le flacon. Ces collaborations m’ont permis d’exprimer une écriture très personnelle. Ani de Nishane est une histoire à la fois personnelle et symbolique, entre mes origines arméniennes et une marque turque. Le parfum est devenu un best-seller mondial. Sa signature vanillée est très identifiable, même si sa structure est bien plus complexe. Pour les dix ans de la marque, nous avons créé Ani X, une interprétation plus lumineuse et plus diurne, tout en conservant l’ADN de l’original.

Ani de Nishane, une création très personnelle entre la marque turque et les origines arméniennes de Cécile Zarokian. Crédit Nishane.

Quel a été l’un de vos plus grands défis ?

Le Brésil me faisait rêver. J’ai contacté Granado et rencontré Sissi Freeman à Rio. Ce n’était pas gagné, mais il y a eu une vraie compréhension mutuelle. C’est ainsi qu’est né Bossa, un parfum pensé comme l’évocation d’une plage ensoleillée à Rio : les embruns, la joie de vivre des Cariocas, une noix de coco fraîche et aqueuse. Ce parfum est sorti pendant le Covid. Beaucoup de Brésiliens à Paris qui ne pouvaient pas rentrer chez eux avaient le mal du pays et m’ont dit : « ça sent Rio, c’est ma ville ». Pour moi, qui avais très peur d’être la petite Française qui projette des clichés brésiliens sans légitimité, c’est l’une des plus belles récompenses possibles.

Que représente pour vous votre retour chez Amouage en tant que parfumeur indépendant ?

Le nouveau directeur de création Renaud Salmon avait suivi mon travail, et, ensemble, nous avons créé Material, Epic 56, Silver Oud, Royal Tobacco, Outland, Leather Sadah dans la collection des Attars… Des projets très exigeants, où les matières premières et la vision créative sont centrales. Pour Royal Tobacco, nous avons senti de vraies feuilles de tabac, avec toutes leurs facettes : fruitées, noix, fumées, animales, boisées. Nous avons traduit leur complexité, avec des notes aromatiques en tête basilic, estragon, pour créer une verticalité et un contraste chaud/froid avec l’encens, comme la combustion d’un cigare. Oman et Cuba sont sur le même parallèle, et le parfum célèbre ce lien à travers la fumée de leurs deux ressources emblématiques, encens et tabac.

Leather Sadah, une huile parfumée hautement concentrée signée Cécile Zarokian pour Amouage. Crédit Amouage.

Comment définissez-vous aujourd’hui votre place dans l’industrie ?

Être « outsider » m’a poussée à devoir constamment remettre en question les choses, prouver, délivrer, être irréprochable, ultra professionnelle jusqu’au bout. Ce qui compte, ce sont la créativité, la rigueur et l’exigence, la relation humaine et l’engagement. Pendant longtemps, je pensais que les petites structures pouvaient manquer de ressources financières et humaines par rapport aux multinationales. J’ai compris qu’on pouvait compenser cela grâce à l’énergie d’une petite équipe. Ensemble, nous allons chercher et gagner des projets dont un très important prévu pour septembre 2026.

Oud Zarian, nouvel opus de la collaboration entre Creed et Cécile Zarokian qui dure depuis dix ans. Crédit Creed.

Quel est, selon vous, le pouvoir fondamental du parfum ?

Le parfum est un vecteur d’émotions extrêmement puissant. Grâce à la mémoire olfactive, les odeurs ont le pouvoir de réveiller certains souvenirs, ce que l’on constate aisément à travers la fameuse « madeleine de Proust », ou encore dans certains protocoles Alzheimer. Le Covid a aussi rappelé à quel point l’olfaction est essentielle à notre bien-être et loin d’être un simple bruit de fond. 

Cécile Zarokian : « Le parfum est un vecteur d’émotions extrêmement puissant ». Crédit : Cécile Zarokian Studio.
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