Au nom de la rose

La saison des roses est ouverte. Soliflore, bouquet ou composition éclatée : en parfumerie, la rose fleurit sous une grande variété de formes. Plus vivace que jamais, elle n’a pas fini de se réinventer et d’exercer son pouvoir de fascination. 

Au naturel, chaque variété de rose diffuse un parfum unique. Le Concours international de roses nouvelles de Bagatelle décerne chaque année deux prix, celui du Parfum et celui des Maîtres-Parfumeurs. Ils distinguent les plus belles effluves des fleurs présentées. 

Traditionnellement, la parfumerie a recours aux espèces Rosa centifolia et Rosa damascena, car elles produisent en abondance une grande diversité de molécules odorantes. Elles sont donc adaptées aux processus d’extraction des absolues – à partir des roses damascena – et des essences – à partir des deux variétés – qui entrent dans la composition des parfums.

Chaque espèce possède une identité olfactive distincte. « Dans les champs de roses centifolia, on peut sentir le citronellol, le géraniol et l’alcool phényléthylique. Cette rose se reconnaît à son profil olfactif floral, ses notes vertes aux effets végétaux croquants ainsi que ses tonalités épicées de poivre rose. », décrit Fabrice Pellegrin, Parfumeur Principal chez dsm-firmenich. « La rose damascena dégage des notes florales rosées plus denses et profondes, aux effets liquoreux et miellés. »

Une rose est une rose est une rose

En intitulant Le Nom de la rose l’un de ses romans majeurs, Umberto Eco a fait de cette fleur le parfait symbole du caractère fugitif et infiniment interprétable d’un simple mot. Son évocation active immédiatement des images sensorielles et culturelles. Ourlée de symboles, la reine des fleurs se prête à un mille-feuille de récits olfactifs : féminité naissante ou triomphante, amour romantique ou passionnel, modestie d’une rose pompon ou opulence royale, émotion mystique ou débauche de fleurs. Pas de roses sans épine ! La rose déclenche l’envie d’écrire une narration autour d’elle. « Une rose est une rose est une rose » écrivait la femme de lettres Gertrude Stein. Une obsession qui résonne aussi dans le monde du parfum.

En laboratoire, il est possible de reconstituer un schéma de rose immédiatement reconnaissable, mais cet accord peut manquer d’aspérité ; Edmond Roudnitska parlait de qualia. « S’il n’y avait que le qualia, toutes les odeurs de rose se ressembleraient, elles seraient toutes de la même forme ; ce qui permet de les distinguer, c’est que d’autres attributs viennent se greffer autour du qualia. »* 

C’est là que l’art du parfumeur entre en jeu. Les notes plutôt rondes de la rose s’accordent avec une multitude d’autres facettes : chyprées, musquées, fruitées, épicées, métalliques… Les roses contemporaines prennent des colorations contrastées. 

Le roman de la rose 

Les saisons se suivent et les roses ne se ressemblent pas. La Rose Jacqueminot lancée en 1904 par Coty fait date car elle est considérée comme le premier soliflore alors que la mode est aux bouquets. De plus, elle fait appel à des molécules de synthèse qui soutiennent sa longévité. Parmi les roses marquantes figure celle du parfumeur Sonia Grojsman, notamment pour le parfum Paris d’Yves Saint Laurent lancé en 1983, où elle l’a travaillée dans un accord inoubliable avec la violette.  Dans Portrait of a Lady (2010) de Dominique Ropion (Givaudan), l’ajout massif de matière naturelle de rose damascena sur fond de patchouli produit une impression d’opulence démesurée, qui se veut le pendant de Géranium pour Monsieur.

Rose & Cuir (2019), toujours chez Frédéric Malle, est une rose abstraite, « un contraste entre fleur et peau » signé Jean-Claude Ellena. Le parfumeur a indiqué qu’il n’avait pas utilisé d’essence naturelle de rose mais de l’essence de géranium Bourbon ainsi que du poivre Timut pour créer l’illusion. Les facettes de la rose sont atomisées parmi celles du cuir. Elisabethan Rose (2018) chez Penhaligon’s, par Aliénor Massenet (Symrise), se veut une « Rose rouge, velours, théâtrale », un hommage à la Rose Tudor, l’emblème royal de la dynastie anglaise, twisté par un accord noisette crémeux légèrement ozonique. Pour D’Orsay, Rose Blaze de Jordi Fernandez (Givaudan) dévoile les paradoxes d’une rose à la fois délicate et intense, attisant le désir amoureux dans un philtre floral et ambré.

Fabrice Pellegrin a créé Eau Rose et Rose Roche pour Diptyque. « Pour Eau Rose (Eau de Toilette), je n’ai pas fait appel à une construction mentale, mais j’ai cherché à sublimer la floralité des roses que je peux sentir dans les champs, en forçant le trait. J’ai associé trois ingrédients naturels issus des roses centifolia et damascena. Une infusion apporte un souffle pétalé aérien. J’ai sélectionné une essence aux effets plus liquoreux avec des notes artichaut ; elle fait le lien avec une absolue. » L’enjeu du parfumeur était d’équilibrer trois profils de rose tout en restant le plus naturel possible. « Un extrait de poivre rose apporte pétillance et légèreté par des vibrations fraîches et épicées à l’Eau de Toilette. En revanche, l’Eau de Parfum se veut plus charnelle avec davantage d’absolue. L’inflexion litchi rosée renforce l’éclat et la profondeur de la note florale. »

Son approche de Rose Roche (collection Les Essences) a davantage fait appel à l’imagination. « J’ai voulu rendre hommage à un chef-d’œuvre de la nature dépourvu d’odeur : la rose des sables, » explique Fabrice. « Elle est façonnée dans le temps par le sable et le vent. L’absolue de rose centifolia renvoie à la forme de cette roche. J’ai capturé l’aridité du désert dans un duo boisé minéral, chaud et addictif, sculpté par l’intensité du patchouli d’Indonésie et la vibration de l’Ambrox. L’impression de mouvement léger du vent est donnée par l’odeur d’un premier citron d’hiver ».

Les parfums naissent des roses

 Pour la maison de composition, l’enjeu est d’enrichir la palette du parfumeur aussi bien par des techniques d’extraction innovantes que par la maîtrise des molécules. « Nous avons remis au goût du jour les infusions de rose. Nous les obtenons en infusant la biomasse dans de l’alcool pendant plusieurs mois, » indique Fabrice Pellegrin. « L’infusion offre une patine naturelle au parfum et les notes de rose fusent directement en tête ».

Autre ingrédient singulier de la maison : la co-extraction Rose Pepper. Elle a été élaborée en captant d’abord par Headspace l’odeur verte des sépales qui soutiennent les corolles de rose. Ce premier produit a été ajouté à une base de concrete avant d’opérer une co-distillation avec le poivre. « Les sépales, par leur aspérité verte et épicée, modernisent la rose et lui donnent une touche de brillance. Nous avons cherché à développer le profil le plus juste possible. Il s’agit quasiment d’un captif naturel », s’enthousiasme le parfumeur principal. « Encore aujourd’hui, je suis toujours surpris et impressionné par la nature. Innover dans les méthodes d’extraction pour révéler encore plus de facettes et être au service de la nature fait partie de la magie de mon métier ! »

Le spectre s’élargit sans cesse et favorise l’éclosion de toutes les formes d’expressions de la rose. Portés par la tendance des nouvelles gourmandises en parfumerie, les ingrédients STT transposent les arômes en parfumerie, par exemple celui de la rose Loukoum. « Ces ingrédients Smell-the-taste™ sont travaillés avec des aromaticiens et réinterprètent le goût et la texture que l’on ressent en bouche, » décrit Fabrice Pellegrin. 

Autant de nouveaux chemins de création qui s’ouvrent. Jalonnés de roses.

*Que sais-je ? Le Parfum – Edmond Roudnitska – Éditions PUF 1980

Partager cet article