Par Marie-Bénédicte Gauthier

Fraîchement nommé directeur artistique de Trudon, Hugo Ferroux mise sur la capillarité entre lifestyle, savoirs séculaires, esprit contemporain. Pour la Fragrance Fondation France, il évoque l’univers parfumé de la marque iconique sous toutes ses facettes.
Votre parcours est lié à l’image et au lifestyle. Comment a débuté cette affinité particulière qui tend vers une philosophie du savoir-faire ?
Depuis l’enfance, je me suis passionné d’histoire et d’objets anciens alors que l’époque était plutôt aux Playstation. J’allais dans les brocantes, je collectionnais des bougeoirs, des objets décoratifs… C’était déjà très lifestyle finalement, même si je ne le réalisais pas encore à l’époque. Ensuite, j’ai collectionné les flacons de parfum. Pas forcément pour les odeurs au départ, mais pour les objets eux-mêmes : j’avais Ysatis de Givenchy, Cinéma de Saint Laurent, Poison de Dior… Je trouvais ces flacons fascinants, je ne connaissais pas encore les noms des designers comme Pierre Dinand ou Véronique Monod. Surtout je les aimais plus pour leur forme que leur contenu. Le goût du parfum est venu plus tard et aujourd’hui il m’est essentiel.
Vous avez choisi de vous former dans l’univers de la mode au départ ?
Oui, après des études de littérature anglaise dans le Pays de Galle, j’ai intégré le Studio Bercot. Je lisais non-stop les magazines de mode, j’étais fasciné par des figures comme Gianni Versace, je voulais être comme lui ! Karl Lagerfeld m’a aussi beaucoup inspiré mais je me suis rendu compte que ce qui m’intéressait vraiment, ce n’était pas tant la couture, que l’univers global de la mode : les intérieurs, les maisons, les objets, l’image.
Que vous a appris votre travail chez Saint Laurent où vous avez passé plus de 11 ans ?
Chez Saint Laurent, j’ai d’abord travaillé sur la chaussure, puis sur toute la partie image avec Anthony Vaccarello : campagnes, scénographies, expositions, archives… Ensuite, j’ai dirigé toute la partie lifestyle de Saint Laurent Rive Droite avec les collaborations, les objets, la décoration. Finalement, Trudon est un peu la synthèse naturelle de tout cela : l’objet, l’image, le parfum et l’art de vivre !
Vous aviez quelle perception de Trudon à l’époque ?
Dans les showrooms, il y avait presque toujours une bougie Trudon. C’était un objet très imposant, presque intimidant. Je me souviens particulièrement d’Ernesto, d’Abdelkader ou encore de Parquet de Versailles. Les senteurs étaient très marquées, très identitaires.
Pour moi, Trudon a incarné immédiatement une forme de luxe français très assumé, avec ce blason doré, cet imaginaire versaillais, cette opulence. Et puis il y avait déjà cette dimension lifestyle très forte : ce n’était pas seulement une bougie, c’était un objet qui racontait mille choses.

Aujourd’hui, le lifestyle, ce qui comprend les parfums semble devenir central chez Trudon …
Oui, complètement. La bougie dépasse largement la simple fonction décorative et le parfum convoque au-delà de son esthétisme, la pensée. Ce sont des outils d’expression personnelle. Allumer une bougie ou choisir un parfum, c’est une manière de raconter qui l’on est. Moi-même, je change de bougie selon les moments, les personnes que je reçois, l’ambiance que j’ai envie de créer. Il y a quelque chose de très émotionnel, mais aussi lié à la séduction.
Les gens cherchent à recréer une identité personnelle à travers les odeurs. Beaucoup tentent le layering parfum mais on voit aussi apparaître le layering de bougies, où plusieurs senteurs sont mélangées ensemble pour créer une signature unique. C’est très intéressant, moi-même je le pratique !
Vous avez été impressionné par la manufacture de Trudon ?
Énormément. Avant d’arriver, j’avais déjà cette vision de Trudon comme d’un véritable pilier du savoir-faire français, au même titre que les Gobelins ou Sèvres. Mais lorsque je suis allé à Mortagne-au-Perche, j’ai eu un vrai choc. Je pensais qu’une grande partie du processus était automatisée alors qu’en réalité, la main humaine reste omniprésente.
Les mèches sont encore redressées à la main, la cire est percée pour retirer les bulles d’air… Et surtout, il y a une atmosphère très particulière dans la manufacture : du calme, de la précision, quelque chose de presque méditatif.
Comment définiriez-vous l’ADN de Trudon ?
Pour moi, Trudon, c’est une histoire de flamme qui ne s’éteint jamais. Tout commence avec Claude Trudon en 1643, avec cette obsession de la qualité de cire qui lui permettra ensuite de devenir fournisseur officiel de la cour. Mais au-delà du patrimoine, il y a surtout cette capacité qu’a la maison à créer des odeurs extrêmement reconnaissables. Même éteintes, les bougies diffusent déjà énormément. Il y a une puissance olfactive très particulière chez Trudon. Et nous voulons travailler les parfums dans ce même esprit.
Le parfum est devenu un axe majeur de développement ?
Oui, clairement. Je n’ai jamais vraiment séparé le parfum d’intérieur du parfum corporel. Quand j’aime une odeur, j’ai envie qu’elle existe partout. C’est ce qui nous a amenés à travailler sur Carmen, inspiré d’Ernesto. Beaucoup de clients demandaient une version parfum de cette bougie iconique mais nous ne voulions pas un copié-collé.
Avec Émilie Bouge (Parfumeure chez Robertet) nous avons imaginé quelque chose de plus sensuel, plus cuiré, plus incarné. Ernesto possédait déjà quelque chose de révolutionnaire, de très tabac, cuir, presque alcoolisé. Le personnage de Carmen s’est imposé naturellement. Prosper Mérimée avait fait de Carmen la plus célèbre des cigarières et Bizet en avait repris le thème dans un opéra qui parle de provocation et de liberté.



Du coup, vous êtes parti du personnage du Che, de son amour des volutes de cigares dans Ernesto pour le transposer en Carmen, personnage féminin, incarné par un homme dans la (superbe) campagne du parfum éponyme !
Oui. Je voulais quelque chose de très incarné, presque pictural. Nous avons travaillé des références de clair-obscur, des lumières très sensuelles, presque comme des peintures classiques comme Ingres. Je voulais sortir d’une approche purement lifestyle et introduire davantage de présence humaine, de sensualité, de peau. J’aimais l’idée qu’un parfum initialement très masculin puisse devenir un parfum partagé.



Comment voyez-vous aujourd’hui la parfumerie de niche ?
Le marché est devenu immense. Il y a énormément de nouvelles marques, de lancements. Mais ce qui est essentiel pour moi, c’est la narration. Je ne veux jamais sortir un parfum par opportunisme. Chaque création doit raconter une histoire. Chez Trudon, il y a toujours eu cette idée de récit. Les parfums ne sont jamais simplement “une note”. Ils ont une identité très forte.
Trudon va-t-il développer davantage de catégories parfum ?
Oui, nous travaillons déjà sur de nombreuses extensions : les laits pour le corps, les huiles parfumées, de nouvelles gestuelles autour du parfum qui peuvent avoir un sillage fou… Quand je suis arrivé chez Trudon, j’ai immédiatement vu des opportunités de développement. Mais nous voulons prendre le temps de bien faire les choses. Chez Trudon, les tests internes et le développement demandent énormément de temps et d’exigence.


Quels sont les parfums qui ont marqué votre culture olfactive ?
Le grand choc pour moi, ça a été Serge Lutens avec Fille en Aiguilles. Je me souviens encore de cette sensation très particulière : cette odeur de pin, d’encens, de cire… C’était la première fois que je comprenais qu’un parfum pouvait raconter quelque chose d’aussi fort et d’aussi narratif. Je reste très admiratif de cette manière de construire des univers olfactifs extrêmement identitaires.