Par Lionel Paillès
L’évidence d’un classique de la parfumerie c’est ce qu’Italo Calvino disait d’un roman du même genre, à savoir qu’il « n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire ». Sa “petite musique” olfactive, comme un sillage infini, ne s’interrompt pas. Une définition qui s’applique parfaitement à Terre d’Hermès, parfum estampillé classique à la seconde même de son apparition en 2006, tant il semblait déjà appartenir à la mémoire collective. Cette création de Jean-Claude Ellena s’impose par sa fausse simplicité : une architecture limpide, presque dépouillée, qui laisse affleurer la profondeur du geste. Terre d’Hermès ne cherche à séduire par l’esbroufe, mais par l’évidence ; il ne cherche pas à occuper l’espace, il l’habite.

Christine Nagel, parfumeur-créateur de la maison Hermès n’en finit pas d’être fascinée par cette forme originale : « Sa structure est construite comme un récit vertical, articulé autour d’un thème boisé. On y retrouve la vivacité contrastée du pamplemousse et de l’orange, l’épure minérale du silex, l’éclat brûlant des poivres, puis cette colonne vertébrale apportée par des cèdres de caractère ». C’est cette tension permanente entre fraîcheur et profondeur, minéralité et chaleur, qui confère à Terre d’Hermès son intemporalité et en fait un parfum de légende. Sa présence est celle d’une ligne claire dans un paysage parfumistique parfois saturé d’effets. Et pourtant, cette apparente simplicité cache une vraie sophistication. « Sa complexité ne tient pas à une formule alambiquée, mais à l’abondance de très belles matières naturelles », souligne Coralie Spicher, parfumeur chez dsm-firmenich. En cela, il a profondément et durablement marqué la parfumerie masculine contemporaine. « Non par imitation directe — tant sa formule est précisément difficile à reproduire — mais par déplacement du regard : retour à une certaine idée de la naturalité, de la matière première lisible, de la construction comme geste d’auteur plutôt que comme empilement d’accords », précise Mylène Alran parfumeur chez Givaudan.
Terre d’Hermès a rappelé qu’un parfum pouvait être à la fois accessible et exigeant, sensoriel sans être démonstratif, élégant sans être décoratif. C’est peut-être cela, au fond, la signature des classiques : ils ne cherchent pas à coller au monde, mais à l’accompagner ; ils proposent moins un style qu’une manière d’être. Autre singularité encore : « Il porte en lui une exigence de parfum de niche, tout en s’inscrivant dans une grande structure classique », ajoute Coralie Spicher. Aucune des interprétations qui en ont été proposées n’a jamais trahi sa nature profonde. Au contraire, chacune d’elles a confirmé la solidité de son socle et la justesse de sa trajectoire, sans jamais le faire dévier de sa route. Terre d’Hermès ne se disperse pas, il s’approfondit d’autres nuances. « Avec l’eau de parfum Intense, j’ai souhaité réinventer l’accord silex à travers l’image de la pierre de lave : une matière née du feu, sombre et absolue, à la fois dense et paradoxalement légère. Associée à la profondeur du café et à l’intensité de la réglisse, cette minéralité inédite radicalise la composition, tout en demeurant fidèle à l’esprit originel du parfum ».



N’est-il pas étrange qu’à chaque “essayage” qui devrait nous rendre ce parfum plus familier, on y découvre encore une nouvelle facette ? On comprend alors pourquoi il continue, près de vingt ans après sa naissance, à ne pas “finir de dire ce qu’il a à dire”. À chaque peau, à chaque saison, à chaque âge, il déploie une nuance différente de sa vérité sereine, flegmatique. Comme les grands tubes de Cole Porter, il ne se démode pas : il se laisse simplement redécouvrir.

