Jordi Fernández, la force des contrastes

Autodidacte, nourri par ses racines méditerranéennes et ses années passées au Moyen-Orient, Jordi Fernández s’est imposé parmi les parfumeurs les plus en vue de sa génération. Chez Givaudan depuis 2014, il cultive une écriture généreuse, particulièrement dans son travail du oud, du patchouli et des bois. Ces derniers mois, il a signé Lemon Dancer pour Ex Nihilo, Ambre Latte pour Essential Parfums et Stella Silk pour BDK Parfums. Rencontre avec un créateur qui revendique une parfumerie libre et en perpétuelle évolution.

Par Lionel Paillès

Jordi Fernández, Parfumeur Senior Givaudan. ©Givaudan

CONTRAIREMENT À DE NOMBREUX PARFUMEURS, VOUS N’ÊTES PAS PASSÉ PAR L’ISIPCA. COMMENT AVEZ-VOUS DÉCOUVERT CE MÉTIER ET QU’EST-CE QUE VOTRE PARCOURS D’AUTODIDACTE VOUS A APPORTÉ ?

Je suis entré dans la parfumerie presque par hasard, à Barcelone, lorsque j’ai rejoint Eurofragrance, une petite entreprise familiale. C’est là que j’ai découvert le métier et que j’ai été immédiatement fasciné par la figure du parfumeur. J’ai appris en observant, en expérimentant et en travaillant aux côtés de professionnels. Ce parcours m’a surtout appris à rester curieux : sentir, comparer, chercher, remettre en question ce que l’on croit savoir. L’autodidaxie ne signifie d’ailleurs pas travailler seul. J’ai énormément appris au contact des parfumeurs, des évaluateurs, des chercheurs et des équipes techniques. Cette diversité de regards m’a convaincu que l’on n’arrête jamais vraiment d’apprendre.

EN 2010, VOUS REJOIGNEZ GIVAUDAN. QU’EST-CE QUE CETTE MAISON A CHANGÉ DANS VOTRE PARCOURS ?

Givaudan m’a permis de changer d’échelle et d’élargir considérablement mon terrain de jeu. J’ai pu travailler pour des maisons internationales, sur des projets et des univers très différents, tout en bénéficiant d’une expertise scientifique exceptionnelle et d’un accès à une palette de matières premières extrêmement riche. J’ai surtout découvert à quel point la recherche pouvait nourrir la création. Une nouvelle matière, une technologie d’extraction ou une molécule peuvent ouvrir des territoires olfactifs inattendus. C’est ce dialogue entre la science et l’intuition qui continue de m’intéresser.

VOUS PARTAGEZ VOTRE ACTIVITÉ ENTRE BARCELONE ET DUBAÏ. QUE VOUS APPORTENT CES DEUX UNIVERS ?

Ils sont très différents et justement très complémentaires. Barcelone reste profondément liée à mon identité et à mes souvenirs méditerranéens : la mer, les montagnes, les pins, les plantes aromatiques, l’eau de Cologne espagnole. Dubaï m’a ouvert à une autre culture du parfum, beaucoup plus généreuse et expressive, notamment à travers le oud, l’encens et les matières ambrées. J’ai passé beaucoup de temps au Moyen-Orient pour comprendre non seulement les matières, mais aussi la façon dont elles sont vécues et portées. Cette immersion a profondément influencé mon écriture et m’a valu le surnom de « Master of Oud ».

VOTRE ENFANCE MÉDITERRANÉENNE RESTE-T-ELLE UNE SOURCE D’INSPIRATION ?

Absolument. Je suis très attaché aux odeurs de mon enfance : la brise de la Méditerranée, les forêts de pins, le romarin, la lavande, le fenouil, le café préparé par mes parents… L’eau de Cologne espagnole est également très présente dans mes souvenirs. Ce sont des odeurs simples, mais elles ont une force émotionnelle extraordinaire. Elles montrent à quel point une fragrance peut devenir une mémoire.

LE MOYEN-ORIENT A-T-IL CHANGÉ VOTRE MANIÈRE DE COMPOSER ?

Certainement. Le Moyen-Orient m’a appris une autre relation à l’intensité. Le parfum peut y être très présent, très généreux, presque tactile. Le oud, l’encens, les bois, les résines et les notes ambrées permettent de travailler la profondeur et le sillage d’une manière très particulière. Mais ce qui m’intéresse n’est pas seulement la puissance. J’aime aussi créer du contraste : associer une matière très riche à quelque chose de transparent ou de lumineux. C’est souvent dans cette tension que naît l’émotion.

VOTRE NOM EST PARTICULIÈREMENT ASSOCIÉ AU BOIS DE OUD. QU’EST-CE QUI VOUS FASCINE TANT DANS CETTE MATIÈRE PREMIÈRE ?

Le oud est d’une complexité extraordinaire. Selon son origine et la façon dont il est travaillé, il peut être sombre, boisé, animal, balsamique, fumé ou presque velouté. Cette plasticité me passionne. Le oud m’a aussi permis de mieux comprendre la culture olfactive du Moyen-Orient et d’enrichir mon vocabulaire de parfumeur. Mais je ne veux pas être enfermé dans une seule matière. Ce qui m’intéresse, c’est de pouvoir passer d’un territoire à l’autre.

VOUS ÊTES ÉGALEMENT TRÈS ATTACHÉ AU PATCHOULI. QU’EST-CE QUI VOUS PLAÎT DANS CETTE MATIÈRE ?

C’est probablement ma matière préférée. Elle possède une identité immédiatement reconnaissable, tout en offrant une incroyable liberté d’interprétation. Le patchouli peut apporter de la profondeur, de la terre, du bois, une facette chocolatée ou camphrée. J’aime cette dualité : c’est une matière historique de la parfumerie, mais qui peut encore être très contemporaine. Je suis d’ailleurs académicien de l’Academia del Perfume et titulaire du « Sillón Patchouli ».

LES NOUVELLES TECHNOLOGIES MODIFIENT-ELLES VOTRE MANIÈRE DE TRAVAILLER LES MATIÈRES ?

Elles élargissent considérablement notre palette. La biotechnologie et les nouvelles méthodes d’extraction permettent de revisiter certaines matières et d’en révéler des facettes inédites. Les molécules captives ouvrent également de nouvelles possibilités. Pour moi, la technologie est intéressante lorsqu’elle reste au service de la création : elle ne remplace pas l’intuition du parfumeur, elle lui donne davantage de liberté.

D’OÙ VIENNENT VOS INSPIRATIONS ET COMMENT UNE IDÉE DEVIENT-ELLE UN PARFUM ?

De partout : d’un souvenir, d’un voyage, d’un paysage, d’une matière, d’une lumière ou simplement d’une émotion. Je prends beaucoup de notes, puis vient le travail au laboratoire. Il faut traduire une intuition en formule, essayer, corriger, parfois recommencer entièrement. Je compare souvent ce processus à la musique : il faut trouver un rythme, des respirations, des tensions et une harmonie. Une création peut évoluer à travers des centaines de modifications avant de trouver son équilibre.

VOTRE ÉCRITURE EST SOUVENT ASSOCIÉE À UNE CERTAINE INTENSITÉ. QU’EST-CE QUI VOUS ATTIRE DANS LA PUISSANCE OLFACTIVE ?

J’aime les parfums qui ont une présence et une personnalité, mais la puissance n’a de sens que lorsqu’elle est maîtrisée. Je peux être séduit par une composition très intense comme par une fragrance presque transparente. Ce qui compte, c’est l’équilibre et l’identité du parfum. Un sillage doit avoir quelque chose à raconter, pas simplement être plus fort que les autres.

LE CONTRASTE EST-IL L’UN DES FILS CONDUCTEURS DE VOTRE TRAVAIL ?

Oui, probablement. J’aime faire dialoguer la puissance et la transparence, le chaud et le froid, l’ombre et la lumière. Oud Maracujá pour Maison Crivelli en est un bon exemple : le fruit de la passion apporte une facette lumineuse et acidulée à la profondeur du oud. Le contraste permet de déplacer une matière et de la faire découvrir sous un autre angle.

LA PARFUMERIE A BEAUCOUP ÉVOLUÉ CES DERNIÈRES ANNÉES. QUEL CHANGEMENT VOUS SEMBLE LE PLUS SIGNIFICATIF ?

Le niveau de curiosité du public. Les consommateurs veulent aujourd’hui comprendre davantage ce qu’ils portent : les matières, les parfumeurs, l’origine des ingrédients, les technologies. Cette curiosité nous pousse à être plus précis et à proposer des créations qui ont une véritable personnalité. C’est une évolution très stimulante pour notre métier.

QUEL CONSEIL DONNERIEZ-VOUS À UN JEUNE QUI RÊVE DE DEVENIR PARFUMEUR ?

De sentir. Beaucoup, et tous les jours. Il faut apprendre à reconnaître les matières, leurs qualités, leurs différences, mais aussi rester curieux de tout. La gastronomie, la musique, l’architecture, le cinéma, la nature ou les voyages peuvent nourrir un parfumeur. On ne crée pas seulement avec une palette de matières premières : on crée aussi avec sa mémoire, sa culture et son expérience.

APRÈS PLUS DE VINGT ANS DE MÉTIER, QU’EST-CE QUI VOUS DONNE TOUJOURS ENVIE DE CRÉER ?

Le sentiment que tout reste à découvrir. La parfumerie est un langage presque infini. Une même matière peut raconter des histoires complètement différentes selon la manière dont on la travaille. Les nouvelles technologies élargissent encore ce champ des possibles. Et puis il y a toujours ce moment où, après de nombreux essais, une formule trouve soudain son évidence. C’est cette émotion-là qui me donne envie de recommencer.

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