Plus complexe qu’elle en a l’air, la pistache revient régulièrement twister les parfums d’hier et d’aujourd’hui.
Par Virginie Rousset.
Longtemps cantonnée aux vitrines des glaciers et aux pâtisseries orientales, la pistache s’impose aujourd’hui comme une signature olfactive en pleine ascension. Derrière son apparente douceur se cache une matière première complexe, presque paradoxale, qui intrigue autant qu’elle séduit les parfumeurs.


La pistache : un accord minutieux
Son nom, « Fustuq Halabi », renvoie aux pistaches d’Alep, en Syrie, réputées pour leur couleur verte intense et leur goût à la fois riche, légèrement sucré et subtilement salé. Née dans les 7000 ans avant J-C, principalement en Asie Mineure, la pistache est un fruit sec produit par un arbre, le pistachier. Si la pistache est également présente et récoltée en Grèce, en Afrique ou même en France pour la dégustation ou l’huile, elle reste pourtant absente des palettes naturelles de la parfumerie. Comme le souligne Sophie Palatan, Responsable Innovation – Ingrédients Naturels Parfumerie de LMR, l’absence d’extrait naturel s’explique par deux obstacles majeurs — la gestion des allergènes alimentaires en production et la difficulté à capturer les fameuses notes pyrazinées, instables par nature.



La pistache : une illusion parfaitement construite
Avec cette difficulté d’extraction naturelle, la pistache devient un exercice de style. En parfumerie, elle se recrée à travers un accord comme l’explique la parfumeuse Alexandra Carlin, qui s’en est beaucoup servi pour Velvet Tonka Extrait de BDK. « C’est un assemblage minutieux de molécules évoquant ses multiples facettes. On y retrouve des pyrazines pour l’effet grillé et croquant, des notes d’amande amère, de café pour la torréfaction, des lactones pour la douceur lactée, et des nuances pyrogénées qui apportent profondeur et réalisme ». Ce travail d’orfèvre permet aujourd’hui d’atteindre un niveau de naturalité inédit. Là où la pistache évoquait autrefois une glace artificielle, elle révèle désormais des accents plus sophistiqués : verts, salés, presque végétaux, avec une dimension croquante, comme torréfiée, saisissante dès les notes de tête.



Une gourmandise qui sort des sentiers battus
La pistache incarne une nouvelle forme de gourmandise, loin des excès sucrés dominés par la vanille ou le caramel. Elle introduit une « addiction salée », plus moderne, plus nuancée. Cette dualité entre douceur et salinité, entre rondeur et texture ouvre un terrain de jeu inédit pour les créateurs.
Certains parfums ont déjà marqué cette évolution. Un Jardin à Cythère d’Hermès, signé par Christine Nagel, en est un exemple précurseur : une interprétation subtile, presque sèche, loin de toute lourdeur sucrée. À l’inverse, des créations comme Yum Pistachio Gelato 13 de Kayali explorent une facette plus lactée et addictive, dans un esprit plus « à l’américaine ».
La pistache dialogue également avec d’autres univers olfactifs : associée à la fleur d’oranger — comme dans Paradoxe Radical Essence de Prada, elle évoque immédiatement les desserts du Moyen-Orient. Comme le précise Alexandra Carlin, « la pistache pourrait aussi se fondre dans des compositions florales comme une belle rose lactée, mais on la voit plus dans des accords boisés ou même masculins, preuve de sa versatilité ».






Une tendance portée par la culture et le désir
L’essor de la pistache en parfumerie ne doit rien au hasard. Il s’inscrit dans une dynamique culturelle plus large avec le succès du fameux « Dubaï chocolate », les créations pâtissières de chefs comme Yann Couvreur ou Christophe Michalak, et le buzz sur les réseaux sociaux ont contribué à remettre cette saveur au cœur des désirs contemporains.
Des lancements récents comme Fortuitous Finley de Penhaligon’s, Angel Stellar de Mugler ou le premier parfum de Rare Beauty témoignent de cet engouement. S’il y a déjà eu deux grandes vagues de parfums pistache en 2023 et 2025, l’année 2026 ne boude pas son plaisir non plus. Pour fêter ses 20 ans de succès, la célèbre pomme de Nina Ricci, Nina eau de parfum, est un floral fruité gourmand qui mixe pistache et gardénia sur fond de bois de santal et vanille. La pistache s’affirme ainsi comme une note « masstige » : à la croisée du prestige et du grand public, capable de séduire un large éventail de consommateurs.


La pistache : vers un futur encore plus vert ?
Aujourd’hui principalement synthétique, la pistache pourrait un jour franchir une nouvelle étape si un extrait naturel venait à être développé. En attendant, sa popularité ne faiblit pas. Comme l’exprime Alexandra Carlin « J’espère qu’on aura bientôt des extraits naturels. La pistache est tellement à la mode, l’addiction est partout, c’est une tendance de fond donc ça va continuer, même chez pour les masculins qui assument le sucre et l’addiction ». Note de tête vive et texturée, cœur lacté ou fond légèrement boisé : la pistache n’a pas fini de révéler ses multiples facettes. Plus qu’une simple gourmandise, elle devient un langage olfactif à part entière, entre modernité et héritage.

Pour ses 20 ans, Nina de Nina Ricci sort en version eau de parfum et une gourmandise de pistache. ©Presse.