Alors que d’autres rêvaient de mobylette ou de boys bands, Émilie Coppermann nourrissait déjà, à 13 ans, une passion viscérale pour la parfumerie qu’elle confie qu’elle aurait pu créer des fragrances simplement pour le plaisir, sans autre objectif. Entrée chez Florasynth (aujourd’hui Symrise) en 1993 et formée par le parfumeur Dominique Ropion, elle y cultive sa créativité, son sens du collectif et sa bonne humeur, donnant naissance à des compositions à la fois lumineuses, joyeuses et audacieuses. Son goût pour l’autre l’emmène jusqu’à Madagascar, véritable source d’inspiration et de matières précieuses pour ses créations.

Par Lionel Paillès
COMMENT EST NÉE VOTRE VOCATION ?
Tandis que d’autres rêvaient de mobylettes ou de premiers flirts, moi, je rêvais de parfums. J’étais fascinée par les odeurs, par leur incroyable pouvoir d’évocation. Elles ont ce don unique de me transporter ailleurs. Je perçois les gens avant même de les voir : leur parfum m’atteint en premier. L’odeur est toujours la première chose qui me touche. Très tôt, j’ai su que c’était là ma vocation.
Y A-T-IL EU UN DÉCLIC PRÉCIS ?
Oui, clairement. Mon collège avait organisé une visite de l’usine Rochas. Avec ma classe de troisième, nous avons découvert les coulisses de la création de parfums. J’ai eu la chance d’y rencontrer le parfumeur Nicolas Mamounas, qui nous a parlé de son métier avec passion. Ce jour-là, ce fut une véritable révélation. À partir de ce moment précis, je me suis dit : « je ne veux rien faire d’autre que ce métier ! ».
VOUS ÊTES PASSÉE À L’ACTION TRÈS VITE…
Portée par l’enthousiasme de cette visite, j’ai même monté un dossier pour entrer à l’ISIPCA (rires). J’avais 13 ans, j’étais ultra motivée… Ils m’ont répondu avec beaucoup de bienveillance en me conseillant de revenir dans cinq ou six ans. Sur le moment, c’était forcément frustrant. Mais avec le recul, c’était parfaitement logique — presque une mise à l’épreuve. Loin de me décourager, cette réponse a renforcé ma détermination. Je me suis dit que si je devais attendre six ans, je mettrais ce temps à profit pour me préparer sérieusement. J’ai continué à sentir, à apprendre, à nourrir cette obsession des odeurs. Finalement, ce “non” provisoire n’a fait que confirmer mon envie.
AVEZ-VOUS RENCONTRÉ QUELQUES BONNES FÉES SUR VOTRE PARCOURS ?
J’ai avancé un peu le nez au vent, sans vraiment mesurer l’exigence de ce métier. Avec le recul, je réalise surtout que l’on m’a tendu la main à des moments clés. Il y a eu Nicolas Mamounas, puis Bertrand Duchaufour, rencontré pendant mes études de chimie, qui m’a encouragée en me confiant des fioles de matières premières pour m’exercer. Ce geste de confiance a énormément compté.
J’ai effectué tous mes stages chez Florasynth, où l’on m’a donné ma chance. En 1993, ils m’ont embauchée comme élève parfumeur.
Et puis Dominique Ropion m’a proposé de me former. Là encore, une main tendue, une transmission précieuse. Quand j’y pense, je comprends que ces élans de générosité ont été déterminants.
VOTRE TRAVAIL SEMBLE SOUVENT AXÉ SUR LA DOUCEUR ET LA LUMIÈRE. EST-CE UN CHOIX CONSCIENT ?
Oui, c’est assez naturel chez moi. Je crois profondément au pouvoir des parfums réconfortants. Dans un monde très rapide, très intense, j’aime proposer des créations qui apportent une forme de calme, de bien-être. La douceur n’est pas une faiblesse : elle peut être très forte émotionnellement. Un parfum lumineux peut donner de l’assurance, de la sérénité, et créer une vraie relation intime avec la personne qui le porte.
QU’AIMERIEZ-VOUS TRANSMETTRE AVEC VOS PARFUMS ?
Une forme de confort émotionnel. J’aimerais que le parfum devienne un refuge intime, un geste que l’on fait pour se retrouver, pour se sentir pleinement soi-même. Porter un parfum, ce n’est pas seulement se parfumer : c’est se reconnecter à une émotion positive, à un souvenir, à une sensation rassurante. Si mes créations peuvent accompagner les moments de vie — même discrètement — et offrir cette présence subtile mais essentielle, alors j’ai le sentiment d’avoir accompli ma mission de créatrice.
COMMENT POURRIEZ-VOUS RÉSUMER VOTRE SIGNATURE ?
J’aime renverser les codes : une rose pour homme, un boisé féminin, des matières inattendues. Mes choix sont contre-intuitifs, surprenants, parfois déroutants. Je m’amuse à bousculer les idées reçues : détourner un bouquet floral, saler une fleur d’oranger, marier l’iris au carambar… Mon objectif : éviter la répétition et explorer des territoires olfactifs inconnus. C’est sans doute ce qui m’a valu de remporter à deux reprises le prix du parfum extraordinaire aux FiFis Awards de New York (pour Poppy Soma – Parfums Quartana et Halucinogenic Pearl – a Lab on Fire), une distinction dont je suis très fière.
DEPUIS 2016, VOUS ÊTES “MASTER PERFUMER”. QU’EST-CE QUE CELA A CHANGÉ POUR VOUS ?
Je n’en fais pas un titre de gloire. J’ai été touchée par cette reconnaissance, mais sur le moment, cela me semblait presque irréel. Avec le temps, ce statut a surtout pris tout son sens à travers la transmission. Aujourd’hui, j’accompagne au quotidien de jeunes parfumeurs comme Leslie Gauthier, Théo Belmas (à Dubaï aujourd’hui) et Marine Ipper. La formation est volontairement informelle : ils explorent mes formules, et nous travaillons toujours à partir de projets concrets, que nous développons ensemble.
Ce rôle m’a apporté encore plus de liberté créative, mais aussi un sentiment profond de partage. J’ai le goût du collectif. Mon équipe fonctionne comme une grande famille : on crée ensemble, on se soutient, et on doute ensemble aussi. C’est cette dynamique humaine qui donne aujourd’hui tout son sens à mon travail.
VOUS SEMBLEZ AVOIR UN ATTACHEMENT PARTICULIER À MADAGASCAR…
Cette île-monde occupe une place très particulière dans mon parcours. Je m’y suis rendue à plusieurs reprises dans le cadre de projets menés avec Symrise, dont l’implantation locale et le travail direct avec les producteurs constituent un positionnement unique en matière de sourcing. J’ai suivi de près le développement du site de vanille créé par Symrise, un projet auquel je me suis beaucoup investi. Au-delà de l’aspect professionnel, un lien affectif s’est créé. Lorsque j’utilise ces matières premières, je pense aux producteurs que j’ai rencontrés : chaque ingrédient porte une histoire humaine. Ce lien nourrit mon respect pour la matière et mon désir de la préserver dans mes formules, afin d’en conserver toute la noblesse et l’authenticité.



VOUS TRAVAILLEZ DEPUIS LONGTEMPS AVEC CERTAINES MARQUES. QU’EST-CE QUI VOUS PLAÎT DANS CETTE COLLABORATION SUR LE LONG TERME ?
De manière générale, la fidélité est au cœur de mon travail. Je m’investis beaucoup humainement dans mes relations avec les marques : pour moi, une collaboration ne se limite pas à un brief ou à un lancement, c’est une aventure dans la durée, faite de confiance, de dialogue et de compréhension mutuelle. Il y a toujours, derrière ces projets, un lien affectif fort, presque intime, qui se construit. Certaines collaborations ont d’ailleurs marqué des étapes décisives dans mon parcours créatif et professionnel. Que ce soit avec Carolina Herrera à travers la ligne 212 VIP, avec l’univers de Karl Lagerfeld, maison dont je signe la plupart des parfums “matière”, ou encore avec The Different Company, chaque maison m’a offert un espace d’expression singulier. Ce qui m’attache à ces collaborations durables, c’est la possibilité d’installer un langage commun, une manière de se comprendre presque sans mots, qui libère la créativité.



COMMENT DÉCRIRIEZ-VOUS LE LIEN QUI VOUS UNI À LA MARQUE THE DIFFERENT COMPANY ?
J’ai commencé ma collaboration avec Luc Gabriel, le fondateur, en 2012, avec la collection Esprit Cologne. L’idée était de montrer que la cologne n’était pas simplement une fragrance, mais une forme vivante, malléable, que l’on pouvait transformer et emporter partout. Depuis, j’ai eu le plaisir de créer onze parfums pour cette maison, bénéficiant d’une liberté totale et de briefs toujours incroyablement inspirants. Pour la dernière création, Azhi Aradara, le point de départ était fascinant : un dragon de la mythologie perse qui se métamorphose en une femme à la séduction troublante. Cette dualité m’a profondément marquée : j’ai voulu concevoir un parfum qui embrasse pleinement ses contrastes, oscillant entre lumière et obscurité. Azhi Aradara est une fragrance qui joue sur l’ambiguïté et séduit autant qu’elle trouble. Peu de maisons m’offrent l’opportunité d’explorer des territoires aussi inattendus avec une telle liberté créative.