Dans chacune de ses partitions, L’Orchestre Parfum, synchronise les ondes olfactives et les pulsations musicales sous la direction de Pierre Guguen, le fondateur de la maison. L’ouverture de la première Parfumerie Audiophile vient couronner cette démarche en offrant une expérience synesthésique hors-norme. Dans cet espace intimiste, les parfums et les sons se répondent. Et les sens vibrent à l’unisson.
Par Axelle de Larminat

©Orchestre Parfum
Préludes
Au début de sa trajectoire, Pierre Guguen mène deux vies parallèles. Le jour, il gère la création et le développement de parfums. Il a travaillé successivement pour les marques Carolina Herrera, Comme Des Garçons et Viktor & Rolf. La nuit, il rejoint son rock band, le groupe Flying Moussaka Eaters, et interprète des chansons françaises sur un son aux accents balkaniques et punk. On peut alors le croiser alors dans certains bars underground avec sa guitare.
L’idée de L’Orchestre Parfum nait en 2011 sur une scène de concert à Barcelone, lorsque Pierre décide d’associer la chanson La Routine aux notes d’un parfum composé spécialement pour l’occasion. Les paroles déclament l’histoire d’un citadin qui prend quotidiennement les transports en commun. Cette atmosphère est traduite par des notes métalliques et aldéhydées qui circulent sur des touches à parfum dans la salle. Puis, La Routine décrit l’esprit qui s’évade vers des paysages exotiques, sur un fond ozonique et vanillé. Le public est réceptif et réagit au-delà de toutes attentes. « Quelqu’un m’a dit que l’harmonie entre les sens avait « amplifié l’émotion » du concert. » explique Pierre, qui va alors poursuivre dans cette voie.
Le futur chef d’entreprise ressent quotidiennement ce lien intime entre le musical et l’olfactif qui transcende les frontières linguistiques. Dès lors, un questionnement l’habite « Quelle est l’odeur de la musique ? ».
Leitmotiv intérieur
On peut comparer Pierre à un chef d’orchestre qui met au diapason les musiciens et les parfumeurs. D’après lui, il y a des correspondances entre le BPM (battements par minute) d’un morceau de musique et les vibrations d’un parfum. Ce jeu synesthésique résonne chez tous ceux qui entrent dans l’univers singulier de L’Orchestre Parfum, qui sera créé en 2018.
Les briefs à l’origine des parfums sont très émotionnels, souvent rattachés à des moments vécus intensément lors de voyages. Pour Flamenco Néroli, l’élément déclencheur est le souvenir d’une guitare qui joue un air de Flamenco dans les jardins du palais de l’Alcazar au printemps. Le studio Flair crée alors une partition sous forme d’un bouquet de fleurs d’orangers et de jasmin qui embaument l’air nocturne, associé au bois de cèdre, dont le cadre de la guitare est fabriqué.
Après quelques notes synthétiques jouées par les aldéhydes, Mono Cachemire, composée par Nathalie Feisthauer dévoile progressivement toute sa profondeur musquée et son toucher cachemire sur les sons introspectifs et planants mixés par l’artiste Eevee, en mode Lo-fi.

Pierre Guguen a confié à Pierre Guéros les créations Ambre Cello, Liqueur BPM, Bouquet Encore et sa toute dernière variation Bouquet Encore Latte qui s’accorde avec une mélodie rythmée et vaporeuse interprétée par Mumi, virtuose du handpan.
Accord majeur
Autre révélation, lorsque Pierre pousse la porte d’un atelier de luthier parisien, il découvre la palette de matières boisées propres aux instruments : essences de bois de tilleul utilisées pour les violons, épicéa, ébène des touches de piano. Une tessiture dont l’amplitude est augmentée par le travail du bois, les copeaux, le ponçage, l’adjonction de vernis… Cette expérience le conforte dans ses intuitions. C’est la musique qui donne le la en lui ouvrant de nouvelles voies olfactives à explorer.
Aujourd’hui, la gamme de l’Orchestre Parfum s’étend à 14 fragrances musicales. Elles sont le fruit d’une complicité artistique privilégiée avec les parfumeuses de Flair, Jean Jacques, Nathalie Feisthauer et Pierre Guéros (Symrise).
Au-delà des parfumeurs, Pierre intègre dans la boucle des musiciens qu’il admire – tel le violoncelliste Gautier Capuçon – qu’il sollicite pour écrire une composition originale à partir du projet olfactif. En répondant favorablement à sa demande, ils nourrissent ce label parfum / musique de toutes leurs énergies : classique, électro, world, fusion… À chaque nouvel opus, un disque vinyle est gravé et rejoint la collection. Cette play-list d’Orchestre Parfum, audible à partir du site, constitue un point d’entrée dans l’univers des fragrances.
Point d’orgue
Aujourd’hui la marque est présente dans 30 pays et 250 boutiques. L’idée d’un espace en propre, où musique et parfum vibrent à l’unisson, est l’aboutissement d’une longue réflexion. L’Orchestre Parfum vient d’ouvrir sa première Parfumerie Audiophile au cœur du Marais, à Paris. Là encore l’inspiration vient des périples de Pierre. « Mes voyages au Japon m’ont toujours ramené au Jazz Kissa : des salons d’écoute intimes nés dans l’archipel dans les années 1950, où le son haute-fidélité devient une présence — des espaces d’écoute profonde où chaque note résonne, apaise et guérit. » confie-t-il. « Tout comme le Jazz Kissa à Tokyo, cet endroit a été imaginé comme un sanctuaire, un espace où l’on peut ralentir, se déconnecter du bruit de la ville et renouer avec ses émotions. »
Dans cette parfumerie, tous les codes sont redéfinis. Un comptoir en bois massif incite à s’installer et à échanger. La lumière est chaleureuse et tamisée. Une table de mixage permet des transitions millimétrées entre deux univers olfacto-musicaux et il n’est pas rare de croiser Pierre aux manettes derrière le comptoir. Tandis que l’on perçoit le craquement du vinyle qui passe sur la platine, la conversation s’engage, mouillettes en main, sur un ton amical. Pierre partage ses inspirations pour chaque parfum, sa vibe.
« C’est un lieu où les émotions peuvent circuler librement, sans tabou, sans jugement, sans limites, » décrit le maître de cérémonie qui aime le contact direct et les interactions avec le public. « Ce n’est pas de la vente. C’est une performance, » poursuit-t-il. Au 21, rue du Bourg-Tibourg, il est un espace où le temps s’arrête, mais où les battements de cœur s’accélèrent.


