Givaudan fête 80 ans de transmission et de création

À Argenteuil, le groupe suisse a célébré le 15 septembre dernier les 80 ans de son école de parfumerie en réunissant plusieurs générations de créateurs : les parfumeurs qui ont marqué son histoire, ceux qui la font vivre aujourd’hui et les dix élèves qui s’apprêtent à en écrire la suite. Une journée placée sous le signe de la transmission, où les souvenirs et les savoir-faire des uns se mêlaient aux promesses des autres.

Par Lionel Paillès 

Il y a des héritages qui ne se transmettent ni dans les livres ni dans les formules, mais au creux d’une mémoire olfactive, d’un geste répété, d’une matière que l’on apprend à reconnaître avant même de savoir la nommer. Le parfum s’apprend comme une langue maternelle : on le parle avant d’en connaître la grammaire. Depuis 1946, l’École de parfumerie Givaudan cultive cet apprentissage singulier, à la croisée de la science et de l’intuition, de la rigueur et de l’imaginaire. Quatre-vingts ans après sa création à Grasse, l’institution a célébré cet anniversaire sur son site d’Argenteuil. Elle y a réuni plusieurs générations de parfumeurs autour d’un même patrimoine : celui d’un métier qui s’enseigne autant qu’il se ressent.

Dans les allées de l’établissement, sous un soleil estival, les générations se croisent. Des figures historiques de la profession, parmi lesquelles Dominique Ropion, Édouard Fléchier, Thierry Audibert, Thierry Wasser, Ursula Wandel, Martin Gras, Pierre Bourdon et Akiko Kamei, côtoient les équipes créatives et les nouveaux élèves. C’est une réunion de famille, en somme, où les souvenirs de création se mêlent aux perspectives d’un métier en constante évolution. Mais le cœur de la journée se joue ailleurs. Il tient dans cette volonté de faire dialoguer les œuvres, les parcours et les savoirs, pour rappeler qu’aucun parfumeur ne crée tout à fait seul.

Les dix élèves de l’école de parfumerie Givaudan et Calice Becker, directrice. ©Alexandre Isard.

Une galerie de visages et de sillages

Animée par Calice Becker, maître parfumeur et directrice de l’école, la cérémonie a été marquée par l’intronisation de vingt-huit créateurs au Hall of Fame de Givaudan. Leurs portraits et leurs fragrances étaient présentés aux côtés de ceux de trente-trois anciens élèves aujourd’hui parfumeurs au sein du groupe. C’était une galerie de visages et de sillages, où les trajectoires individuelles dessinent, en creux, une histoire collective de la parfumerie contemporaine.

Cette mémoire a aussi désormais ses murs. Dans le couloir principal de l’école, le Hall of Fame rassemble les portraits des plus grands parfumeurs passés par ses salles de cours. Quatre nouveaux visages y ont fait leur entrée : Michel Almairac, Thierry Wasser, Thierry Audibert et Alain Alchamberger. Chaque jour, les élèves passeront devant eux en se rendant à leurs orgues à parfums. Ce sont des maîtres silencieux, qui leur rappellent que chaque grande signature a commencé, un jour, par une première mouillette.

Pour donner corps à cette mémoire, quelques parfumeurs avaient choisi une création emblématique de leur parcours. Sonia Constant a retenu Ombre Leather de Tom Ford, Natalie Gracia-Cetto Soleil Blanc (Tom Ford). Shyamala Maisondieu a choisi Fucking Fabulous, Daniela Andrier Infusion d’Iris pour Prada, Quentin Bisch Ganymede pour Marc-Antoine Barrois. Ces choix racontaient une profession à travers ses signatures. Chacun à leur manière, ils témoignent de la diversité des sensibilités formées au sein d’une même maison.

Les flacons conservaient la trace des œuvres ; un film est venu recueillir celle des souvenirs. Projeté pendant la cérémonie, ce beau documentaire donne la parole à Thierry Wasser, Édouard Fléchier, Xavier Renard, Daniela Andrier, Thierry Audibert et Martin Gras. Thierry Wasser y livre un conseil qui dépasse la parfumerie et ressemble à un art de vivre : « Il ne suffit pas de sentir, il faut ressentir. Il faut être engagé dans le moment présent. » Pendant quelques minutes, la mémoire olfactive a trouvé une voix, et chaque récit a laissé derrière lui son propre sillage.

Aimer la vie, première leçon

L’école n’est pas seulement un lieu d’apprentissage. Elle est aussi le creuset d’une culture de création, patiemment élaborée au fil des décennies. Son histoire commence à Grasse, en 1946, sous l’impulsion de Jean Carles, avec une intuition alors novatrice : le parfumeur ne saurait se réduire à un exécutant reproduisant des formules. Il doit apprendre à composer, à comprendre les matières, à les associer, mais aussi à s’affranchir de ce qu’il connaît pour inventer ce qui n’existe pas encore. Jean Carles résumait cette philosophie d’une phrase : « Il n’y a pas de bon parfumeur qui n’aime pas la vie. » Quatre-vingts ans plus tard, le conseil de Thierry Wasser lui fait écho. C’est une première leçon avant toutes les autres : avant les formules, il y a la vie, et le parfumeur n’en est que l’alambic.

« Tout a commencé à Grasse, en 1946, avec Jean Carles et une idée alors radicalement nouvelle : le métier de parfumeur ne consiste pas à reproduire des formules, mais à créer », rappelle Calice Becker. Au fil du temps, cette exigence a fait dialoguer deux cultures : celle de Roure, fondée sur la créativité, et celle de Givaudan, attachée à l’excellence scientifique. « Célébrer ces 80 ans, c’est rendre hommage à toutes celles et ceux qui ont transmis ce savoir-faire, mais aussi rappeler à chaque nouvelle génération d’élèves que la création est l’héritage dont elle est désormais dépositaire », poursuit-elle.

Calice Becker, maître parfumeur et directrice de l’École de parfumerie Givaudan. ©Alexandre Isard

Cette joyeuse célébration s’est prolongée par un geste éditorial. Les invités ont reçu en cadeau un livre de Calice Becker consacré à la méthode de Jean Carles, conçue autour de l’apprentissage des matières premières et de leur association selon des familles olfactives. En reprenant cette pédagogie fondatrice, Calice Becker ne se contente pas d’en préserver les principes. Elle en montre les prolongements, nourris par des décennies de pratique, de découvertes et d’expérimentations. La méthode, enrichie au fil du temps, demeure un socle de la formation des parfumeurs de Givaudan, tout en laissant à chacun la liberté de développer sa propre sensibilité. Remis aux invités comme un objet de transmission, le livre prolonge au-delà de la cérémonie une réflexion sur ce qui s’enseigne, mais aussi sur ce qui ne peut véritablement s’apprendre qu’à force de sentir.

Chez Givaudan, la transmission ne relève pas d’une célébration nostalgique. Elle répond à une nécessité très concrète. Les élèves de l’école sont sélectionnés puis formés pendant plusieurs années à la connaissance des matières premières, à la chimie des odeurs et aux techniques de composition, avant de rejoindre les équipes créatives du groupe. Cette formation exigeante est conçue pour faire émerger des personnalités capables de maîtriser les outils de la profession tout en développant leur propre langage olfactif. À la différence des cursus universitaires ou des écoles indépendantes, cette pédagogie s’inscrit dans la culture et les méthodes d’une maison de composition, dont elle renouvelle les forces vives.

Ce que les algorithmes ne savent pas ressentir

Les prises de parole qui ont ponctué la cérémonie ont dessiné les contours d’un métier en pleine mutation. Gilles Andrier, président du conseil d’administration de Givaudan après avoir dirigé le groupe pendant plus de vingt ans, a été le témoin des profondes transformations de l’industrie. Il a rappelé combien le quotidien des parfumeurs avait changé. Autrefois sollicités sur un nombre limité de projets, ils doivent aujourd’hui répondre à une succession de briefs, au rythme d’un marché où les lancements se multiplient et où les attentes des consommateurs se fragmentent. La parfumerie, longtemps associée à la lente maturation d’une idée, se trouve désormais prise dans une cadence industrielle qui impose de conjuguer réactivité et singularité. Former de nouveaux créateurs n’est donc pas seulement un enjeu de patrimoine. C’est aussi une manière de répondre à la demande croissante des marques, tout en préservant la qualité du geste créatif. Christian Stammkoetter, directeur général depuis mars 2026 et fort d’un parcours international dans les biens de consommation, a insisté sur la place centrale du parfumeur dans cette équation. « Chaque fragrance, chaque expérience consommateur est le fruit d’un talent extraordinaire, de votre imagination, de votre passion et de votre capacité à créer quelque chose de véritablement différent », a-t-il déclaré. Selon lui, si les outils numériques vont profondément modifier l’environnement de travail, la création olfactive conservera une part irréductiblement humaine. Parce qu’elle procède par détours, associations imprévues et intuitions, elle échappe à la logique linéaire des algorithmes. « À moins que nous ne voulions tous sentir la même chose », a-t-il glissé. Maurizio Volpi, président de la division Fragrance & Beauty, et Beat Studinger, responsable de la parfumerie, ont à leur tour souligné l’importance de la créativité et de la formation pour l’avenir du secteur.

La formule de Christian Stammkoetter résume, à sa manière, le paradoxe d’une industrie qui investit massivement dans la recherche et l’innovation tout en revendiquant la singularité de ses créateurs. La technique peut affiner la connaissance des molécules, accélérer les processus ou ouvrir de nouvelles voies de formulation. Elle ne saurait, à elle seule, épuiser le mystère d’une composition. Une machine peut calculer un accord ; elle ne se souvient pas d’un jardin d’enfance. Le parfum naît aussi de ce qui ne se calcule pas : une mémoire, une émotion, une association inattendue entre deux matières. 

De gauche à droite : Gilles Andrier : Président de Givaudan ; Daniela Andrier : Parfumeur ; Xavier Renard : Directeur de la Parfumerie Fine monde ; Willem Mutsaerts : Directeur monde achats et développement durable ; Oriol Segui : Directeur Parfumerie Fine Europe. ©Alexandre Isard

L’accueil de la promotion 2026, composée de dix étudiants venus de différents pays, a donné à cette célébration une dimension résolument tournée vers l’avenir. Tandis que les anciens voyaient leurs créations entrer au Hall of Fame et leurs portraits rejoindre le Wall of Fame, les nouveaux venus s’apprêtaient à commencer leur apprentissage. Deux temporalités se trouvaient réunies dans un même lieu : celle des œuvres déjà inscrites dans l’histoire, et celle des parfums qui n’existent encore que dans l’imagination de leurs futurs auteurs. Les uns avaient déjà un sillage, les autres seulement une promesse.

Quatre-vingts ans après les premières leçons de Jean Carles, l’École de parfumerie Givaudan poursuit une ambition qui dépasse la seule transmission d’un savoir technique : apprendre à sentir pour mieux inventer. Dans un monde où tout s’accélère, elle défend une forme de patience, celle qui consiste à connaître intimement les matières pour pouvoir, un jour, les oublier et créer librement. L’ouvrage de Calice Becker, en faisant dialoguer la méthode originelle et ses prolongements contemporains, rappelle que transmettre ne signifie pas reproduire à l’identique, mais donner à chaque génération les moyens d’inventer à son tour. Car si les parfums passent, les gestes qui les font naître, eux, se transmettent, comme un sillage qui ne s’éteint jamais tout à fait.

La promotion 2026 de l’École de parfumerie Givaudan. ©Alexandre Isard.
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