Nez à Nez avec Pierre Guéros

Parfumeur chez Symrise, Pierre Guéros n’était pas prédestiné à la création de parfums. Il nous parle de son parcours, ses sources d’inspirations. Et évoque également quelques pistes olfactives pour le futur.

Pierre Guéros, (Parfumeur Senior, Symrise) dans son jardin, dans le Vaucluse. ©PierreGueros

1/ Bonjour Pierre. Pouvez-vous nous raconter votre première rencontre avec les parfums ? 

J’ai grandi à Paris dans un environnement où la plupart des odeurs sont tout sauf naturelles. Étant gamin j’adorais les odeurs de la ville. L’odeur de javel lorsqu’on nettoyait les escaliers, l’odeur de l’air pulsé qui sortait de la grille du métro, l’odeur du bitume frais lorsqu’on rénovait une rue. J’adorais le parc Monceau tout à côté de chez nous et c’est avant tout l’odeur suffocante des marronniers dont je me souviens. Il y avait aussi l’odeur du K-Way lorsqu’il pleuvait. Et les odeurs de l’école : crayon, encre, Stabilo, et ronéo* dont nous étions tous addict ! Cette vapeur d’alcool, je pense, nous enivrait un peu.

Ma mère n’était pas une très bonne cuisinière et je mentirais si je parlais de ses bons petits plats. Elle ne portait pas beaucoup de parfum non plus d’ailleurs mais je me souviens bien de l’odeur de la laque Elnett qui nous faisait mon frère et moi, tourner de l’œil dans la voiture. J’en ai souvent parlé mais j’adorais aussi l’odeur de mon chien. A une période de ma vie d’enfant, il était tout pour nous et son odeur était évidemment délicieuse à nos narines. 

2/ Vous souvenez-vous des premiers parfums que vous avez portés ?

Le premier parfum que j’ai identifié, c’est assez tard à vrai dire. Cela ne m’intéressait pas plus que ça.

Angel de Mugler est rentré dans ma vie par l’intermédiaire d’une amie de fac. Elle était originale et donc portait un parfum qui remplissait la pièce, laissait une trace derrière elle et incarnait bien sa personnalité. Lorsqu’elle quittait mon studio, on pouvait savoir pendant presque 2 jours qu’elle était passée ! 

Mais comme je l’ai raconté récemment pour une conférence de l’Osmothèque, ce sont CK One et Le Male de Gaultier qui ont marqué mon initiation au parfum. Je suis beaucoup sorti au début des années 90 et dans les soirées et les clubs il y avait deux écoles, deux styles incarnés par deux parfums qui disaient deux messages diamétralement opposés. L’androgynie, le propre, la fraîcheur et un style épuré pour l’un. Le parfum communautaire, licencieux, qui équivalait presque à un coming out public pour l’autre. Lorsque j’ai appris la parfumerie plus tard, ce sont les deux parfums que j’ai essayé de reproduire.

3/ Pouvez-vous nous parler de vos premières créations justement ?

J’ai commencé mon apprentissage chez Synarome avec les parfumeures Gaëlle Madiot et Isabelle Fritsch, puis en Allemagne chez drom fragrances principalement avec Valérie Garnuch-Mentzel. J’ai commencé comme beaucoup de parfumeurs en cross-category**, je faisais aussi bien de la fine fragrance que des shampooings ou des adoucissants. Il me reste d’ailleurs de cette époque un certain goût pour la surdose, une structure simple, sans fioriture, une certaine efficacité de la formulation.

Premiers challenges de ma vie de jeune parfumeur : remplacer le musc cétone dans un adoucissant, le lilial dans une crème pour Beiersdorf, explorer la technicité des shampooings. Premier joli parfum créé pour Henkel : toute une ligne Gliss Kur pour Schwarzkopf. J’ai créé mes premiers parfums alcooliques quand je travaillais à New York, pour Avon et des parfums de niche comme Nooka, Bill Blass… J’ai ensuite commencé à travailler pour Carolina Herrera, Givenchy et de belles marques du Moyen-Orient.

4/ Les voyages vous inspirent-ils des parfums ? 

J’aime à penser qu’un parfumeur explore le monde, crée des référentiels grâce à son nez qu’il amène avec lui n’importe où. J’aime l’idée d’une dimension supplémentaire au récit, celle de l’odeur. Je voyage beaucoup, en France, loin voire très loin de l’Hexagone, j’ai vécu dans quatre pays et mon histoire familiale couvre une zone géographique qui va de l’Egypte à la Roumanie en passant par la Grèce et l’Auvergne. 

Très vite, j’ai eu envie d’écrire mes récits de voyage dans de petits carnets. Il y a eu la Chine et l’Afrique du Sud, le Maroc ou l’Argentine mais c’est au Proche-Orient que j’ai vécu les moments les plus forts émotionnellement. Sans pouvoir l’expliquer, je me sens chez moi en Syrie et au Liban, en Jordanie et en Israël, en Egypte, dans le très vieux monde en quelque sorte. Cela touche mon goût pour l’archéologie et l’histoire, la complexité du monde, cela me rappelle mes origines orientales et une certaine idée de la civilisation. Très précisément me retrouver à Byblos ou à Palmyre, à Petra et Jérusalem me connecte aux Humanités (latin et grec ancien, philosophie) que j’adorais au lycée.

Enfin, j’ai découvert un pays étonnant cette année, la Corée du Sud, qui prend aussi une place incroyable dans le monde de la beauté. Une esthétique nationale héritée d’un passé millénaire et glorieux mais transformé à marche forcée par la modernité. C’est une combinaison qui crée les situations les plus inattendues.

5/ Quelles sont vos autres sources d’inspiration ?

Je suis un gourmand et, j’espère, un gourmet. La satisfaction du ventre est une extase. Canaille ou ultrasophistiquée, j’aime la cuisine, l’expérience culinaire. C’est un grand moteur de mon existence qui me pousse à explorer une destination uniquement pour sa gastronomie ou ses produits. Je respecte les traditions et les recettes, je prolonge ma vie de créatif dans les assiettes. Valence pour Anne-Sophie Pic, Aix-en-Provence pour Pierre Reboul, L’Alsace pour la route des étoiles.

6/ L’Art vous inspire également ?

Mon métier de parfumeur est un formidable médium de collaboration avec d’autres formes artistiques. Nous avons un point de vue créatif qui peut s’hybrider avec le cinéma, les arts plastiques, l’artisanat ou l’événementiel. J’aime imaginer le parfumeur de plus en plus hors les murs dans un écosystème créatif ou l’odeur trouverait une place centrale. J’ai collaboré avec de nombreux jeunes designers et j’aime leur radicalité. Comme Viet Do ou Alain Richard, élèves de l’école Marangoni.

7/ Sur Instagram, vous montrez aussi votre passion pour le jardin. Votre jardin.

Je suis né et j’ai grandi à Paris. Cela crée une fascination pour les choses de la nature car elles sont extraordinaires. Au-delà des caricatures, bien sûr qu’un petit parisien sait d’où vient le lait et les carottes, connaît le rythme des saisons, mais c’est une aventure nouvelle et incroyable de s’occuper d’un jardin !

Depuis une dizaine d’années je m’occupe de mon jardin dans le Vaucluse afin d’y créer dans la mouvance contemporaine des jardins vivants un havre de biodiversité, de couleurs, d’odeurs dans un style méditerranéen. J’invente des systèmes d’irrigation et de compost, je crée des abris pour les animaux, je répertorie la faune et la flore. Mon jardin de Pernes-les-Fontaines est une inspiration pour beaucoup de mes parfums depuis quelques années.

L’aboutissement de cette passion est la conception avec le paysagiste David Burghard d’un jardin du Parfumeur au sein de l’école Marangoni dans le 16ème arrondissement. Un jardin des cinq sens extraordinaires qui regroupe plus de 300 espèces utiles.

8/ Quelles tendances ou pistes olfactives innovantes voyez-vous pour les prochaines années ? 

Le parfum est un produit de société et de civilisation, qui suit les évolutions sociétales les plus profondes. Je vois pour les années à venir plusieurs changements de fond qui pourraient vraiment influencer la création de parfum. 

Un besoin de protection et de confort, une certaine réaction à l’anxiété d’un monde qui change. Cela se traduit bien sûr par une tendance largement amorcée pour les odeurs régressives, sucrées, alimentaires voire infantiles. 

Mais aussi par une éco-conscience de ce qu’est le parfum, ce qu’il contient et qui va être un challenge pour les années à venir. Palettes renouvelables et biodégradables, sourcing responsable… il faudra tout dire en toute transparence et cela va beaucoup impacter notre storytelling, qui sera sûrement moins émotionnel et plus pragmatique. Cela rendra également notre industrie plus vertueuse.

Un certain jeunisme s’est également emparé de la parfumerie et on le voit, les jeunes générations sont peut-être la première qui soit experte du parfum. Influenceurs, tiktokers et parfumeries de niche ont créé un écosystème qui engendre une nouvelle génération de consommateurs hyper exigeants. C’est une excellente nouvelle pour la parfumerie en général mais cela signifie que l’on doit pouvoir imaginer ce que le luxe, la sophistication, l’amour ou la sensualité représentent pour eux. C’est ce que j’adore dans mon métier de parfumeur, être poussé de toutes ses forces à se réinventer pour continuer à séduire. C’est pour cela que j’aime m’emparer des nouveaux outils à notre disposition -IA ou neurosciences, et que je suis un grand fan du mentorat et du travail passionné avec mes jeunes collègues.

(*) polycopieuse par duplication à l’alcool

(**) formulation pour différents types de produits parfumés

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